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COMTESSE DE CHALIS
LES MŒURS DU JOUR
CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS
OUVRAGES
D’ERNEST FEYDEAU
Format grand in-18
aLser. Étude (2 édition). . . . ... .. .....
UN DÉBUT A L'OPÉRA (3° édifion).. . . . . . . . . . . .
MONSIEUR DE SAINT-BERTRAND (3° #ifion). . . . . . . ..
LE MARI DE LA DANSEUSE (9° édifiou).. . , . . , .. ..
LE SECRET DU LONHEUR (2° édition). . . , . . . . . ..
LE ROMAN D’UNE JEUNE MARIÉE 2° édifion).. . . . . . . .
FANNY. esse ..
DANIEL. oo ee Sos .
SYLVIE, oo ee eee ...
CATHERINE D'UVERMEIRE. : «+ 4 + ee ee
LES QUATRE SAISONS. . e 9 + + = e e CE] C2 . (2 . ,. © ee
MONSIEUR DE SAINT-BERTRAND (comédie), . . . . , . , . .
CS
PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, À.
LA
COMTESSE DE CHALIS
OU
LES MOEURS DU JOUR
— 1867 —
ÉTUDE
PAR
ERNEST FEYDEAU
’
. PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
2 BIS, RUE VIVIENNE, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1868
Droits de reproduction el de traduction réservés
(@
À
/
= URLS %
Z O JAN 1963
OF ÜriUiD
À
sxat
LA
COMTESSE DE CHALIS
OU
LES MOEURS DU JOUR
Je me nomme Charles Kérouan. Je suis né à
Nantes, d’une fanglle qui s’est plusieurs fois
illustrée, au service de la France. Mon père,
avant de prendre sa retraite avec le grade de
capitaine de vaisseau, avait figuré avec hon-
neur dans la guerre désastreuse qui précéda la
chute du premier empire. Je n’ai jamais connu
ma mère. Dès mon enfance, comme je montrais
L
2. LA COMTESSE DE CHALIS
peu de.goût pour l’état de marin, mon père, qui
m’adorait, me destina au professorat. Dans sa
pensée, tout homme se devait à son pays et con-
tractait par le seul fait de sa naissance l’obli-
gation de le servir. Je fis ce qu’on appelle en
termes de collége « d'excellentes études. » A
dix-neuf ans j'avais obtenu le prix d’honneur
au grand concours. Deux ans plus tard, en quit-
tant l’École normale, j'étais nommé professeur
d'histoire suppléant dans l’un des grands col-
léges de Paris. Cette situation, presque excep-
tionnelle pour un jeune homme de vingt-deux
ans, provenait, je l’avoue, beaucoup plus du
crédit de mon père que de ce qu’on voulait bien
nommer « mon mérite, » Elle me permit de
faire à Paris quelque figure. Les six mille francs
de rente que je tenais de ma mère joints aux
émoluments de ma place, me constituaient un
budget respectable, et que la plupart de mes
collègues auraient pu envier. Je puis dire avec
un certain orgueil que, dès la première année de
mon professorat, tout le monde eut les yeux fixés
Lo
OÙ LES MŒURS DU JOTR. 6)
sur moi dans l'Université. Ma destinée semblait
tracée d'avance : Je devais me marier quand ma
position scrait bien assise et devenir probablement
un jour vice-recteur de Paris. Îl n'est guère pos-
sible à un professeur de s'élever plus haut, à
moins que la volonté de l'Empereur ne l’appelle
au poste éminent de ministre de l'instruction
publique. Mes amis s’amusaient parfois, avec
une pointe d’ironie, à me faire entrevoir cette
haute, distinction comme le couronnement cer-
tin de ma carrière. Mais possédant quelque
bon sens et n'ayant aucune ambition, je ne pou-
vais m'empêcher de rire de ce pronostic qui flat-
lait cependant le cœur de mon père.
II
J'avais donné, étant enfant, des preuves d'une
passion et d’une sensihiljté peu cominunes.
Dès l’âge de dix ans je ne savais point aimér à
demi. J'aimais og je n’aimais pas : point de mi-
4 LA COMTESSE DE CHALIS
lieu, Aucun orgweil ne se cachait sous mon indif-
férence; mais une fois que mon cœur s'était
donné, il n'était plus possible de le détacher. J’ai-
mais, pour ainsi dire, en dehors de moi, et
moins par suite d’un examen réfléchi que d’une
disposition primesautière, Certaines personnes
m'attiralent, d'autres me repoussaient; tout
cela sans motifs, sans causes. Malheureusement
ce n'élaient pas toujours les plus dignes d’être
aimées que je préférais.
J'ai dit que j'étais doué de sensibilité; j’ajou-
terai dès à présent que cette faculté si enviée
devait faire le malheur de ma vie entière, Les
faits les plus insignifiants en apparence, s’ils se
passaient dans les domaines du sentiment, ac-
quéraient sur-le-champ pour moi des proportions
considérables. Un froncement des sourcils de
mon père me donnait envie de pleurer, un mot
sévère de l’un de mes professeurs me faisait pâ-
lir, Il suffisait souvent d’une parole bienveillante
pour ohtenir de moi des excès de travail capables
de compromettre ma santé. En revanche, une
OU LES MŒURS DU JOUR. 5
raillerie, si légère qu'elle fût, me faisait peine,
et si je rencontrais l'indifférence dans un cœur
que je jugeais digne de sympathiser avec le mien,
j'éprouvais une douleur amère. Il me semblait
que ce cœur, en se dérobant, m'infligeait une
humiliation imméritée.
III
Il m'aurait suffi du nom de mon père pour
être bien accueilli dans la société parisienne. Le
peu de lustre dont je le couvris me fit ouvrir à
.deux battants les portes du monde officiel. Tei je
dois mentionner l’une des plus singulières ano-
malies de mon caractère : de même que le plus
grand nombre des jeuncs gens qui ont achevé
Jeur éducation à l’École normale, j'avais toutes
les dispositions qui semblent le micux faites pour
donner à un homme l’aversion du monde, et
malgré moi, le monde m'attirait. En politique,
j'étais d’un libéralisme qui se représentait le
6 LA COMTESSE DE CHALIS
seul Washingloh pour idéal ; libre-penséur dans
l'acception la plus radicale de ce mot, je n’ad:-
meltais, sous aucun prétexte el pour personne,
aucune restriclion äu droit de manifester publi-
quement ses opinions; c’est à peine s’il m'était
possible de me consoler de l’état de marasine
dans lequel, commé fatiguée d’avoir tant agi
depuis quatre-vingts ans, s'affaisse de plus en
plus la société française ; l’étude seule, et l’étude
sévère, acharnée, parvenait à me distraire de la
tristesse que j'éprouvais à voir mon pays s’en-
gourdir paresseusement dans les mornes plaisirs
d’une sécurilé menteuse..… et ce monde, ce
monde désœuvré, frivole, qui, par son indiffé--
rence, ses conventions, son rassasiement de
toutes choses, l'étrange choix de ses passe-temps,
est la si frappante expression d’un état social
presque sans précédent depuis que la France
existe, ce monde exerçait sur moi une sorte de
fascination! [l y avait quelqué chose d'étrange
et de malsaih dans l'intérêt qu’il m'inspirait. Je
le sentais vide, faux, futile, cruel, égoïste ; et,
OU LES MŒURS DU JOUR: 7
captivé par la séduction de ses dehors, je le re-
cherchais instinctivement comme s’il avait été le
brillant foyer de lotte élévation, de toute lumière,
de même-qu'il était le point de réunion de toute
grâce, de toute beauté. Explique qui le pourra
celte espèce d’aberration d’un caractère qui n’a-
vait rien de féminin, ét qui, d’ailleurs, avait été
trempé, paï la nature spéciale de son éducation,
d’une manière toule virile. Pour moi, revenu
aujourd'hui, et à la suite de la leçon la plus sé-
vère, de mes illusions, je ne puis que constater
avec étonnement ce fait qui eut une si funeste in-
fluence sur les débuts de ma carrière.
IV
L’une des maisons où j'allais le plus volontiers
était l'ambassade d'Angleterre. J'y trouvais réunis
le faubourg Saint-Germain avec le personnel de
Ja diplomatie et les notoriélés des corps politi-
ques. Tout jeune comme j'étais, avec mon nom.
8 LA COMTESSE DE CHALIS
breton si peu connu, je m'effaçais le plus possi-
ble. Il y avait là tant de princes, de ducs, de mi-
nistres, de sénateurs, ct même de personnages
de mérite! J’osais à peine remuer, de peur d’en
offenser quelqu’un.. Mon cœur vierge admirait
silencieusement les beautés aristocratiques qui
brillaient devant mo® sans souci du jeune pro-
fesseur, qui pouvait cependant rectifier dans sa
mémoire la généalogie de plus d'une. Je me di-
sais, avec une puérile douleur, que ce monde
d'étoiles n’était pas fait pour moi, que j'étais ad-
mis à le voir, mais non à vivre de son existence;
je supposais qu'il devait avoir des dessous char-
mauis et particuliers que je ne pourrais jamais
pénétrer sans doute; et, attristé de ne le retrou-
ver qu’une dizaine de fois chaque hiver, impru-
dent que j'étais ! j’éprouvais pour ce monde une
curiosité avide !
OU LES MŒURS DU JOUR. 9
V
Par un soir du printemps de l’année 1865
-— j'avais alors un peu de moins vingt-cinq
ans — je me rendis à l'ambassade pour assister
à la dernière réunion de la saison. On était à la
fin du mois de mai, et, je me le rappelle encore,
la chaleur, ce soir-là, était accablante. Les salons
de réception se trouvant au rez-de-chaussée, on
avait laissé les poïtes ouvertes, et quelques-uns
des invités erraient dans le jardin, dont les
massifs étaient doucement éclairés par des lam-
pes cachées sous les fleurs. Cette soirée avait un
caractère tout particulier de charme intime. Peu
de monde. Presque rien d’officiel. Un orchestre
excellent qu’on ne voyait pas, et dont les instru-
ments couvraient à peine le murmure des con-
versations. Les femmes étaient presque toutes
coiffées avec des fleurs naturelles, et ces fleurs
inondaient les salons de parfums exquis. Que
1.
LU LÀ COMTESSE DE CHALIS
dirai-je encore? cette soirée, à laquelle j’aurais
si bien pu ne pas aller, eut de telles conséquen-
ces pour moi, que ce n'est pas sans un serrement
de cœur que je parle d’elle. Je voudrais qu’il me
fût possible de m'y arrêter, d'examiner sous
quelles perñicieuses influences je devais être
pour avoir éprouvé, sans que rien he rn'y eût
préparé, l'émotion délicieuse et funeste qui dé-
cida si misérablement de mon avedir, Vains re-
grets ! regrels superflus! Il élait dit que ce jour-
là j'irais à ma perte, et ce h’esl pas, hélas! une
analyse rétrospective qui pourrait adoucir l'a-
mertumc de mcé regrets !
VI
, ° s _
Je m amusal pendant quelque lemps à regar
der les toilettes des femmes. Je causai avec quel-
ques personnes que je connaissais. Vers minuit
je me disposais à partir, lorsque, au tournant
d’une porte, je me sentis soudäin les pieds em-
OU LES MŒURS DU JUUR. 11
barrassés dans la traîne d'une robe. Presque aus-
sitôt un petit cri de mauvaise humeur me fit
tourner la tête. La femme qui l'avait poussé, ne
pouvant avancor, demeurait là, cabrée, et me rc-
gardait de travers ; et moi, confus de ma mésa-
venture, je m'efforçais en vain de lui rendre sa
liberté. En balbutiant quelques paroles d’excuses
pour la prier de me pardonner ma maladresse,
je portai naturellement les yeux sur élle. Elle
s'éloignait alors, les yeux baissés, mais avec un
air de hauteur. Je ressentis tout à coup au cœur
comme un choc. Moi dont le cœur, dans ses plus
vives ardeurs, n'avait jamais battu que pour
l’amitié, je fus bouleversé jusqu’au vertige. Je ne
sais comment naît l’amour chez les autres hom-
mes. Ce que je sais, c’est qu’en moins d’une se-
conde le cruel s'abattit sur moi. Je puis dire,
sans hyperbole, qu’il suffit d'un regard pour me
foudroyer. Mon cœur, ma vie, toutes mes pen-
sées, comme si une commotion subite me les eût
arrachées, tout appartint à cette femme. Elle
avait tout pris avêc elle. Elle emportait tout der-
12 LA COMTESSE DE CHALIS
rière elle, dans les plis ondoyants de sa jupe dé-
chirée !
Cependant j'étais retourné sur mes pas pour
la suivre. Je n’avais guère conscience de ce
que je faisais, Je la regardais avec délices. Qu’a-
vait-elle donc en elle pour me passionner ainsi ?
Elle était de taille moyenneet très-bien faite, Au-
dessus de son corsage, harmonieusement arrondi,
on voyait de belles chairs. Sa tête impérieuse
était surmontée d’un édifice de cheveux blonds
disposés horizontalement, en longs rouleaux.
Une boucle de ces cheveux s’échappant du chi-
gnon traînait languissamment entre ses épaules,
el ces épaules avaient de gentilles fossettes, comme
des joues. Sous son front un peu resserré, ses
yeux bleus étincelaient, de même que ses dents
de chat entre ses lèvres fines et bien jointes. Rien
de plus élégant que sa démarche, rien de plus
distingué que sa tournure. Son costume la faisait
valoir. Mais ce qu'il y avait de plus attrayant en
elle, c'était un Je ne sais qudi composé de hau-
OU LES MŒURS DU JOUR. 15
tain et d’insouciant, de léger et de dédaigneux,
d'aristocratique et de gai, de frivole et de réservé,
qui s’accusait dans la fermeté des lignes de son
nez, dans le port de sa tête, dans l'éclat de sa
bouche appétissante, dans l’aisance de ses mou-
vements, dans sa façon de regarder, de sc tenir,
de parler, de marcher. Certes, il est possible de
rencontrer des femmes plus belles, mais je mets
au défi l’univers entier d'en refaire une autre
mieux organisée pour bouleverser un cœur juvé-
nile‘ Elle se savait reine. Les hommages qu’elle
ne cherchait pas, venaient à elle comme d’eux-
mêmes, el l’on sentait qu'elle pensait vous accor-
der une faveur quand elle daignait laisser tom-
ber sur vous un de ses regards de mépris.
VII
À partir. du moment où je la suivis, tout s’é-
claira pour moi dans les salons, tout prit des
proportions augustes. La musique, qui jouait des
14 LA COMTESSE DE CHALIS
valses allemandes, me parut mille fois plus har-
monieuse que celle qu’en révant on attribué aux
anges. De même les fleurs acquirent plus d’éclat,
et le bonheur circulait partout comme une brise.
Je me sentais joyeux et recueilli: mes facultés
s'étaient doublées ; ce monde composé de luxe,
de distinction, 1l allait donc enfin m’appartenir !
et j'allais donc enfin. prendre ma part de ses joies
secrètes ! étais si bien enthousiasmé, que je ne
me demandais même pas s’1l me serait jamais
possible de me faire aimer! Je ne pensais qu’à
une chose : posséder par les yeux cette créature
céleste,
Ed
VIII
Pendant près de deux heures je demeurai là,
la regardant, écoutant le timbre de sa voix,
épiant chacun deses gestes. Tantôt elle s’asseyait
languissamment, trônant d’un air superbe au
milieu d’un grand cercle de femmes et de jeunes
OU LES MŒURS DU JOUR, 15
hommes. Tantôt elle se levait avec paresse, et, à
tout pelits pas, se promenait dans le jardin. Ce-
pendant je voulais connaître son nom. Je le de-
mandai à une femme qui venait d'échanger une
poignée de mains avec elle.
— Ne le savez-vous pas ? me dit-elle. C'est la
comtesse de Chalis.
Je répondis que j'avais beaucoup entendu par-
ler de la comtesse comme de l’une des femmes
les plus à la mode, mais que Je ne l'avais jamais
rencontrée.
— C’est qu'un deuil de famille la retenait chez
elle. On ne l’a pas vue cet hiver. Elle semble avoir
fait une vive impression sur vous, reprit en sou-
LS
Je ne sais quel sentiment ombrageux m’empè-
riant mon interlocutrice.
cha de solliciter l’honneur d’être présenté à la
comtesse. Ce que je crois me rappeler, c’est que
je ne voulais pas qu’il y eût rien de banal entre
elle et moi. Une présentation m'aurait valu un si-
gne de tête et peut-être quelques mots de politesse.
Je préférais me présenter moi-même, en temps
16 LA CONTESSE DE CUALIS
cl lieu choisis par moi. Cependant la comtesse
avait remarqué l’obstination que je mettais à la
regarder, car avant de partir elle se pencha vers
la femme avec laquelle je venais de causer. Elle
lui demandait mon nom, sans doute. Ce nom
n'éveilla rien en celle. Elle partit sans me faire
l’aumône d’un signe d’attention.
IX.
Deux jours plus tard, le grand prix de Paris,
de cent mille franes, devait être couru au bois
de Boulogne. Je me croyais certain de rencon-
trer la comtesse à celte solennité de Ja fashion.
C'était la première fois que je mettais le picd
sur un lerrain de courses, et Je ne me doutais
même pas de la singularité du spectacle qui m’y
attendait. Je cherchai longtemps madame de
Chalis dans l’enceinte du pesage, encombrée de
monde. Il y avait là tant de femmes, et leurs
toilettes de printemps les transformaient si bien
OU LES MŒURS DU JOUR. 17
pour des regards inexpérimentés, que je n’en
reconnus d’abord pas une seule. Le bruit, le
mouvement, l'éclat du soleil, les cris des pa-
rieurs m'étourdissaient : je finis cependant par
apercevoir la comtesse. Elle était assise au pied
de la tribuné impériale, au milieu d’un groupe
de femmes des mieux titrées, et que tout le
monde regardait. Avec sa robe courte bouffant
sur les hanches, ses bottines de satin rose à
hauts talons, son chapeau de printemps, qui
ressemblait à une jonchée de fleurs, elle me
parut mille fois plus belle et plus attrayante. La
singulière disposition de son voile surtout don-
nait à son charmant visage une expression par-
ticulière. Ge voile, ou plutôt cette longue bande
de tulle blanc, sans broderies, tendu sur la fi-
gure, comme un masque, lui enveloppait toute
la tête, et les deux bouts qui s’échappaient du
nœud formé sur le chignon flottaient légère-
ment, parmi des boucles blondes, des brindilles
de pampres et de minces rubans de soie longs de
plus d’un mètre. Ce voile et ces rubans for-
18 LA COMTESSE DE CHALIS
maient le plus galant des appendices à la tête
fine et fière de la comtesse. Elle eut un tel suc-
cès que, de l’autre côté de la piste, les femmes
montaient sur leurs voitures pour mieux la voir.
Il y avait là, en effet, bien des visäges plâtrés
que le teint de camélia de madame de Chalis
devait faire blêémir. En manœuvrant habilement
je parvis à m’approcher d’elle. Elle avait son
carnet de courses à la main, car elle pariait, à
ce que j’appris depuis, et des sommes considé-
rables, et elle gagnait ce jour-là, ce qui la ren-
dait joyeuse. Un diminutif de chien, de la race
des Lerriers, un peu moins gros qu’un rat, était
blotii sur ses genoux, et ce monstre aux larges
oreilles, avec d'énormes yeux saillants, avait au
cou une chaïînette d'or où pendait, en guise de
grelot, un diamant gros comme un pois chiche.
Inutile de dire que ce délicieux objet du caprice
d’une jolie femme excitait l'admiration de toutes
les personnes qui se tenaient auprès d’elle. Elle
ne m'avait pas vu tout d’abord, étant fort occu-
pée à causer avec ses amics et à inscrire ses
7 OU LES MŒURS DU JOUR. 49
paris sur son carnet. Quand les chevaux cou-
raient, elle montait sur sa chaise pour les suivre
avec sa lorgnette par toute la piste, et l’on
voyait alors ses adorables pelits picds, si mi-
gnonnement chaussés, s’agiter avec impatience.
Et puis, à l’arrivée au but, c’étaient des cris,
des battements de mains! Il lui suffit de rencon-
trer mes yeux pour faire tornber toute celle joie:
J'étais passé plusieurs fois devant elle sans attirer
son attention. Elle finit par m'apercevoir. Alors,
avec désespoir, je lui vis faire sa moue dédai-
gneuse.
X
Je quittai l’enceinte du pesage avant la der-
nière course. Je me sentais la mort dans le
cœur. L’'immense folie de mon rêve commençait:
à se dresser devant moi, et le contact direct de
ce monde passionné pour un spectacle si éloigné
des nobles plaisirs de l'intelligence me causait
une sorle de malaise dont j'avais peine à me rc-
20 LA COMTESSE DE CHALIS
mettre. Je ne cherchais même plus à me le dis-
simuler : j’élais horriblement déplacé dans cette
foule élégante, oisive, dont les idées, les goûts,
les divertissements ne m'inspiraient, vus de si
près, qu’une sorte d'étonnement mêlé de fatigue.
Je me disais que jamais 1l ne me serait possible
de sympathiser avec elle. La comtesse en était la
reine. Elle en partageait toutes les joies. Quelle
ombre d'apparence y avait-1l que, quand même
les événements s’aviseraient de nous pousser
l'un vers l’autre, nous pussions jamais nous
comprendre ? Ces réflexions îm'assiégeaient pen-
dant que, dans le cabriolet de remise que
j'avais loué pour la circonstance, je rculais à
travers les allées du bois de Boulogne. Il y avait
peut-être au bois autant de monde que sur le
champ de courses. Sur chaque bord des routes,
de longues files de voitures s’étendaient, pleines
de curieux. L’allée des Acacias surlout, dont
les arbres se couvraicnt alors de fleurs odo-
rantes, était envahie par la foule. Comme Je
commençais à la remonter, un long mouvement
OU LES MŒURS DU JOUR. 21
se fit derrière moi, je vis loutes les têtes se pen-
cher, et les voitures qui erraient çà et là se
ranger preslement vers les bas-côtés pour faire
place. En me penchant à mon tour, je vis venir
à moi une daumont, menée au grand trot, avec
ses postillons à casaque de soie bleue et ses
quatre chevaux secouant les bouquets de vio-
leltes de leurs frontaux. Quoique je vécusse à
Paris depuis trois ans, jamais, jusqu’à présent,
je n’avais rien rencontré de plus accompl qu’un
tel équipage; jamais je ne m'étais même douté
qu’il pôt exister tant de distinction dans le faste
ni tant de goût dans l’apparat : valets de pied
poudrés, en bas de soie; chevaux de prix mer-
veilleusement appareillés; harnais tout rehaus-
sés de cuivres éclatants; calèche découverte,
avec des armes écartelées sur les panneaux. Tout
cela reluisant et bien rassemblé, arrivait sur
moi dans un mouvement superbe, une magni-
fique ordonnance!
— Quel style! disaient des jeunes gens auprès
de moi.
9? LA COMTESSE DE CHALIS
—Îl y en a là pour plus de cent mille frarics !
— Sans compler les femmes!
Ce mot grossier me fit tourner la têle, C‘élait
un homme à l'air fort comme il faut qui l’avait
prononcé. Lorsque Je repartai les yeux sur la ca-
lèche, elle était juste à mon côté. Assise an fond,
auprès d’une autre femme, se tenait la comtesse
de Chalis, toute souriante, gracieusement enca-
puchonnée dans son voile de tulle, ayec ses longs
rubans flottant au vent. Deux hommes occu-
paient la banquette de devant. La comtesse me
reconnul au passage, car elle détourna les yeux
en faisant son éternelle petite moue.
C’est pour le coup, devant ce train de prince,
que Je compris l’effroyable distance qui me sépa-
rait d'elle! Qu’étais-je, moi, pauvre diable de
professeur, avec ma science historique, et l'élé-
gance d'élocution qui captivait mes collègues et
élèves! qu'’étais-je, moi, cœur juvénile, âme
affamée d'amour, avec toutes mes délicatesses
de sentiments, auprès de cet étalage fastueux,
de ces chevaux anglais si bien dressés, de ces
OU LES MŒURS DU JOUR. 93
laquais à l'air de gentleman! La poussière que
soulevaient les roues si hautes de cet équipage
de gala n’était pas encore dissipée, que je ren-
trais dans mon néant, avoee l’humiliation d’a-
voir jamais eu l'idée d'en sortir. En même
temps l'envie naissait .en moi, me perçant le
cœur de ses dents cruelles. « Si je pouvais riva-
liser de luxe avec elle, si seulement j'avais un
titre quelconque, quelque chose, un de ces je
ne sais quoi de situation qui est tout pour les
gens du monde; si, par exemple, je faisais par-
tie de quelque noble domesticité princière ; ou
si je descendais de quelqu’un de ces grands pil-
lards féodaux, même de l’un de ceux dont la
fortune date d’un crime, j’existerais, je serais
un homme pour elle! Mais non. Je descends
d’une famille de matelots. Mon père s’est estimé
heureux de se faire percer quatre fois le corps
au service de la France; *moi, je me suis jus-
qu’ici contenté d'acquérir autant de savoir que
peut le faire un homme de mon âge, et d'élever
mon intelligence, et d’ennoblir mes passions, et
24 = LA COMTESSE DE CHALIS
de ne rien tenter contre l’honneur, et de faire
le bien, et d’y croire. Oh! ces deux hommes
qui sont là, assis, familiers peut-être avec elle,
ces hommes que son voile effleure, qui respirent
dans son atmosphère, que sont-ils donc, qu’ont-
ils donc fait pour mériter de si hautes faveurs! »
Telles étaient les pensées qui s’agitaient dans
mon esprit, tandis qu’entraîné dans le flot des
vingt mille voitures revenant des courses, mon
piètre cabriolet de louage descendait l'avenue
de l’Impératrice et celle des Champs-Élysées. Le
luxe, tout autour de moi s’étalait dans l'éclat et
la bonne tenue des équipages, la beauté des
chevaux, la richesse des livrées. Ce n'étaient
que daumonts, berlines menées à grand’guides,
phaétons, chaises de poste, tout cela résonnant
de bruits de grelots, confondant dans une cohue
élégante autant que *choquante les femmes du
monde ct les courtisanes; ces dernières fardées,
assises sur le dos, avec des boties de fleurs sous
les pieds, la jupe trainant sur les roues de leur
OU LES MŒURS DU JOUR. 29
véhicule. Les saluts s’échangeaient partout; le
soleil resplendissant embrasait les têtes; on ne
voyait que fleurs et que rubans papillonnant
sous les ombrelles. Tout le Paris moderne défi-
lait ainsi sous mes yeux, dans son indifférence,
sa frivolité, enchanté de se rencontrer et de se
retrouver toujours le même. Moi seul, hargneu-
sement rencogné dans un angle de ma voiture,
je me sentais d’une tristesse morne. À la hau-
teur du rond-point des Champs-Élysées, je me
croisai de nouveau avec l’équipage de la com-
tesse. [1 remontait au pas des chevaux la large
voie, Madame de Chalis me reconnut encore, et,
cetle fois, en m'apercevant, elle se couvrit le
bas du visage de son mouchoir pour dissimuler
son sourire. À celte vue, la colère me prit.
Qu’avais-je donc de si ridicule?
XI
À partir de ce jour, ce fut entire nous deux
comme une sorte dedéfi. Partout où elle allait, elle
| 2
23 LA COMTESSE DE CHALIS
élait toujours sûre de m'apercevoir; de même,
Je pouvais toujours m'attendre à quelque signe
.de dédain chaque fois que mes yeux rencon-
traient les siens. Ce n'était pas une petite occu-
ration que de la suivre. Tout mon temps lui
appartenait, en dehors des six heures consa-
crées chaque semaine à mon cours. Le diman-
che matin, je la rencontrais à l'église Saint-
Philippe du Roule, et le vendredi soir aux
concerts des Champs-Élysées. Un jour je la vis
au grand Opéra, un autre jour aux italiens, ct
toujours avec des toilettes radieuses, et invaria-
blement escortée par quelques-unes de ses
amies. Tous les salons étant fermés, je ne pou-
vais la chercher que dans les lieux publics.
Celui où j'étais le plus sûr de la retrouver était
le bois de Boulogne. Chaque jour, de cinq à six
heures, elle faisait une courte âpparition dans
l’allée du Lac, maussade promenade où l’on va
moins pour prendre l’air que pour s’entre-regar-
der; et là, du haut de sa calèche conduite au
pas, elle examinait les toilettes, salyait ses amies
OU LES MŒURS DU JOUR. 2:
et se laissait complaisamment admirer par qui-
conque voulait s’en donner la peine. Moi seul
j'avais toujours le triste privilége d'assombrir
son beau front et de faire naître sur ses lèvres
celle moue qui me désolait, mais que je préférais
pourtant à l'indifférence. Elle me regardait in-
variablement de la même manière, avec une
sorte de hauteur mélée d’ennui, ct elle ne me
regardait pas ainsi, je l’ai su depuis, pour me
piquer au jeu ni pour me provoquer, mais parce
que cela lui paraissait quelque chose d’exorbi-
tant et de ridicule, à elle, grande dame, de voir
qu’un jeune professeur, c’est-à-dire un homme
de rien, avait l’impertinence de l'aimer.
XII
Cependant, malgré ses dédains, à cause de ses
dédaur.s peut-être? — je continuais à éprouver
pour elle uïe passion si singulière, qu'il ne
pouvait pas mé suffire de l’apercevoir de loin,
28 LA COMTESSE DE CHALIS
presque chaque jour. J'aurais voulu connaître
toute sa vie, assister à chacune de ses actions,
pénétrer les plus secrètes de ses pensées. Le peu
que j'avais pu deviner de son existence me sem-
blait bien étrange, car je ne connaissais alors
du monde que la surface. Je ne tardai pas à me
mettre en quête des gens de son entourage le
plus privé. Du mari, nul ne me dit rien. Il
voyageait, assurait-on, pour sa santé, et ne fai-
sait à Paris que des apparitions courtes et rares.
Mais, vraisemblablement à cause de l'absence de
son mari, elle était toujours entourée par un
groupe très-reconnaissable, car il était toujours
le même, de fervents adorateurs. Il y avait sur-
tout dans le nombre des privilégiés un person-
nage que je haïssais d’instüinct, car je le ren-
contrais presque constamment avec elle." C'était
un jeune homme de mon âge, qui s'était fait à
Paris une sorte de réputation bizarre, grâce à
quelques excentricités ct surtout aux prodiga-
lités les plus insensées. Il se nommait le prince
Tiliane, Avec sa taille fluelte, sa face imberbe,
OU LES MŒURS DU JOUR. 29
sa voix grèle, on l'aurait pris pour .un enfant
si certaines expressions de regards sauvages et un
aplomb imperturbable ne l’eussent fait recon-
naître pour un petit homme très-sûr de lui-
même cet très-volontaire. J'aurai tout dit sur
lui en ajoutant qu’il était le type le plus achevé
de ces jeunes gens, dignes fleurs de la généra-
on nouvelle, qu’un plaisant de génie baptisa
du nom expressif de « petits crevés. » Orphelin
dès son plus bas âge, il s'était trouvé possesseur
à Sa majorité d'une de ces fortunes qu’on
nomme, à bon droit, scandaleuses, Lorsqu'elles
ne le sont pas par leur origine, elles le sont in-
variablement par l’immoral et flétrissant usage
qu’on en fait. Un homme d’un grand sens qui
s’amusait à observer ce singulier prince avait
dit de lui, au sujet de cette fortune et des vices
affreux qu'elle favorisait, un mol sinistre et qui
restera : « Il cst horriblement riche! » Ce qu’on
se racontait à l'oreille des aventures du prince
n'était pas fail pour adoucir les sentiments que
lui portait mon instinctive jalousie. À vingt ans,
2.
50 LA COMTESSE DE CHALIS
l'existence était déjà si vide pour lui, et il était
déjà tellement blasé sur toutes choses, que le
jeu, un jeu effréné, avait seul le privilége de
l’émouvoir. Ïl s'était enfermé une nuit avec un
de ses pareils de son âge — ce dernier, disait-
on, avait dans les veines quelques gouttes d’un
sang royal — et ces deux malheureux, qu’on
eût dû cloîtrer à Bicêtre, ne s'étaient séparés
qu'après que l’un eut gagné à l’autre, à l'écarté,
une somme de onze cent mille francs! Tout
ce qui pouvait faire parler du prince, attirer
l'attention sur lui, même pour le ridiculiser ou
le flétrir, 1! le faisait tranquillement, naïvement,
dût-1l lui en coûter des sommes énormes. Il avait
son cortége d'admirateurs qui butinait sur lui les
miettes que le prodigue daignait laisser tomber.
Bonenfant !disait-on, malgrésestravers. Poseur !
disait-on encore. Voilà tout. Nul n'avait le cou-
rage de crier : Fou! Au contraire, les journaux
qui parlaient de lui se plaisaient à le représenter
comme un modèle. Pour moi, je me demandais
toujours, en pénsant à lui, quels exemples pou-
OU LES NŒURS DU JOUR. 31
vaient résuller d’utie existence qui se déperisait
tout entière autotr des tables de bâccarät, n’a-
vait que la vanité poür mobile et la satiété pour
résultat. Quant À compreñdre quel sentiment
particulier le relenait auprès de la comitesse, el,
de la paït de la comtesse, quel agrément elle
pouvait trouver dätis l'intimité de cette âme
remplie de ténèbres, c'est ce qui n’était pas pos-
sible. Je devais l’apprendre plus tard, de Îa
manière la plus inattendue, je pourrais dire la
plus providentielle, -si, däns le drame véritable-
ment inoui que je raconte, une providence quel-
conque avait jamais daigné se montrer.
XIII
L'été était arrivé pendant que je me livrais
à ces investigations qui ne pouvaient m'ap-
prendre grand'chose. Les uns après les autres,
tous les gens « comme il faut » s'envolaient de
Paris. Les uns partaient pour Bade, les autres
32 LA COMTESSE DE CHALIS
pour Dieppe, Trouville, Vichy, les Pyrénées,
Hombourg ; tous se promettant bien de se re-
trouver, au commencement de l'automne, à
Biarritz. Îl était excessivement important pour
moi de savoir où résiderait la comlesse. J'avais
formé depuis longtemps le dessein de la sui-
vre, en quelque lieu du monde qu’il lui plût
de choisir. L’aîné de ses enfants étant tombé ma-
lade, J'appris que les médecins lui avaient or-
donné de passer six semaines à Aix en Savoie.
Cela contrariait la mère, car aucune de ses amies
ni aucun des jeunes oisifs qu’elle nommait « ses
fidèles » n’avait l'intention de se diriger de ce
côté. Elle craignait d'y mourir d’ennui, se trou-
vant livrée à clle-même pendant près de deux
.mois. Îl fallait partir cependant, l'existence de
son fils étant en danger. Elle quitta Paris à la fin
. du mois de juillet, emmenant avec elle huit do-
mesliques, quatre chevaux, trois voitures et ses
deux enfants. J'avais pris à l’avance, et sans me
faire la moindre illusion sur la folie de mon
entreprise, loutes les dispositions nécessaires
OU LES MŒURS DU JOUR. 33
pour partir deux Jours après elle. Cela m'avait
été facile à cause du crédit que l’on me connais-
sait au ministère dont relève l’Université. Mais
je vais arriver ici à l’une des phases les plus
importantes de mon récit, et je suis obligé d’en-
trer dans quelques détails préliminaires afin de
faire bien comprendre ce qui va suivre,
XIV
J’appris en arrivant à Aix que la comtesse de
Chalis avait été loger à l'hôtel Vénat. Cet hôtel
se compose de plusieurs pavillons donnant sur de
vastes jardins, lesquels sont circonscrits, dans
tout leur pourlour, par une haute treille disposée
à l'italienne. La comtesse occupait le rez-de-
chaussée du plus grand de ces pavillons. Je fus
assez heureux pour trouver une chambre libre
dans une maison particulière dont les fenêtres
plongeaient sur les jardins de l'hôtel. De mon
balcon il m'était facile de voir toute la façade de
34 LA COMTESSE DE CHALIS
l'appartement de li comtesse, et il me suffisait
de descendre dans le verger qui dépendait de
-mon domicile pour cbserver à travers la treille,
sans être aperçu, tout ce qui se passait chez mes
voisins.
Pendant les premiers jours je me ins tigou-
reusement caclié, afin de mieux me tendre
compte des habitudes de la comtesse. Celui de
ses enfants qui était malade allait aux bains
chaque matin, conduit par une femme de cham-
_ bre et un domestique en grande livrée. L'autre,
qui paraissdit d’une pétulance et d’une gaieté
sans pareille, passait son temps à gambader à
travers les fleurs, et trente fois par jour J'enten-
dais la voix de sa bonne anglaise qui le rappe-
lait, ne voulant pas qu’il s’exposât ainsi au
soleil. Ces deux garçons, dont l’un me parut
avoir huit ais et l’autre sept, étaient bien les
deux plus ravissantes petites créatures que l'on
pôt voir. Ils ressemblaient tous deux à leut mère.
Ils avaient les mêmes cheveux blonds légèrement
annelés, les mêmes yeux d’un bleu sotnbre et
QÙ LES MŒURS DU JOUR. 99
vif. L’aîné élait légèrement pâhi par la souffrance,
mais la teinte nacrée qui hrillait sur ses joues
n'enlevait rien à sa beauté.
La comtesse n'apparaissait jamais dans le
jardin que dans l'après-midi. Alors, de loin, je
la voyais toujours élégamment vêtue, marchant
sous le mobile abri de son ombrelle, Elle sortait
le soir dans sa voiture, Vers dix heures elle ren-
trait. Elle ne recevait personne. À minuit, les
domestiques fermaient les persiennes de son
appartement, et toutes les fenêtres s’éteignaient.
J'avais si bien le pressentiment qu’il devait
résulter pour moi quelque chose de décisif de
notre voisinage, que je ne sortais pas, de peur
qu’en mon absence il ne se produisit quelque
incident susceptible de m’intéresser. Bien m’en
prit de ces précautions. Le quatrième jour de
mon arrivée, vers deux heures, comme je me
promenais dans le verger de ma maison, à l’om-
bre de la treille voisine, mon attention fut attirée
par le bruit des pas d’une personne qui marchait
sous cette treille. En écartant les pampres du
36 LA COMTESSE DE CHALIS
bout des doigts, j'aperçus de loin un vêtement
d'homme. Cet homme, se trouvant à l’extrémité
de l'allée, revint sur ses pas, et, quand il fut à la |
hauteur de mon visage, je reconnus en lui le
prince Titane.
” Il paraissait en ce moment un peu ému, car
les muscles de son visage étaient contractés, et
il avait les lèvres serrées et les yeux fixes. Il
marchait en frappant les pampres avec sa badine,
et regardant avec impatience dans la direction
du pavillon. Le costume de knicker-bocker qu’il
portait contribuait, autant que sa petite taille,
ses joues imberbes et son cou découvert jusqu'aux
épaules, à lui donner l'apparence d'un enfant.
Ï n'y avait en lui que le regard, ce regard im-
périeux, méchant, ricaneur, et qu'on ne pouvait
oublier quand on l’avait une fois rencontré, qui
trahît les passions de l’homme.
Il attendait depuis quelques minutes, lorsque
le bruissement d'une robe de soie se fit entendre
à peu de distance : c'était la comtesse qui tra-
versait le jardin de bout en bout pour venir re-
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 91
trouver le prince. En me baissant sous l'abri des
feuilles, je l’aperçus de loin, au grand fsoleil,
marchant à petits pas, selon son habitude, et
faisant pivoter le manche d'ivoire de son om-
brelle déployée dans sa main gantée. En arrivant
auprès du prince, elle lui dit un mot à voix
basse, et aussitôt ils s’enfoncèrent sous la treille
qui les cachait à tous les regards, hormis aux
miens. Îls ne pouvaient me voir, quoique je
fusse topt près d'eux, derrière la clôture de
feuilles.
J’entendais tout ce qu'ils se disaient. Ils mar-
chaient côle à côte. Je les suivais des yeux et
des oreilles, avec autant de jalousie que d'anxiété.
La comtesse avait le ton aigre, mais légèrement
contenu, d’une femme en colère. Le prince n’é-
tait pas moinsirrité qu’elle. Étrange discussion!
Moi, que mon père avait élevé dans un respect
presque religieux pour les femmes, moi qui ne
supposais même pas que, dans ses écarts, une
femme du rang de madame de Chalis pôt Jamais
oublier ce qu’elle se devait à elle-même, j'étais
3
38 LA COMTESSE DE CHALIS
comme halluciné de stupéfaction en les écoutant
tous les deux,
J’essayerai de reproduire, mot pour mot, tout
ce qu’ils se dirent.
— Pourquoi m’avez-vous suivie ici? deman-
dait madame de Chalis. Je vous avais défendu
de le faire. |
— Ah! bon! fit l’autre avec mauvaise humeur,
si lon faisait attention à tout ce que défendent
les femmes !.…
— Votre présence peut me compromettre.
— Pourquoi seriez-vous plus compromise à
Aïx qu'à Paris ? |
Ici des mots perdus. Puis, colère du prince :
— Qu'êtés-vous vettué faire X Aix? Ce n’est pas
amusant du tout, cette ville d'eaux! On n’y fait
en; où sebdigne, voilà tout. Il n’y à personte !
Vous n’êtes partie que pour me fuir. Je le vois
bien depüis uñ inois que vous voulez rompre.
Eh bien, fit la comiesse avèc emporlement,
quand cela sérait ? Suis-je libre ?
OU LES MŒURS DU JOUR. 3)
— Oh ! libre! fit l'autre en ricanant, ce serail
vraiment {rop commode.
Ici nouveaux éclats de voix, phrases interrom-
pues, reproches violents, que J’entendais mal.
: — Vous allez retourner tout de suite à Paris !
dit enfin la comtesse.
Le prince était furieux.
— Non ! vous voulez vous débarrasser de moi
parce que vous attendez quelqu'un, sans doute !
— Vous êtes ivre, fit madame de Chalis,
blessée.
— Non, je ne me grise que le soir.
— Pour qui me prenez-vous, que vous me
parlez sur ce ton ?
— Mais... je vous prends pour une femme
que j'aime... qui m'aime.
— Vous ! je vous aime?
— Je l'espère.
— Vous m'’êtes odieux !
— Et depuis quand ?
— Depuis que vous prenez à lâche de me
compromettre.
40 LA COMTESSE DE CHALIS
— Ah! voilà donc enfin le secret découvert !
s’écria-t-il. Vous dites cela parce qu'un soir, il
ya un mois, vous m'avez vu dans une baignoire,
aux Bouffes-Parisiens, avec la. petite Florence.
D'abord, je n’avais fait que lui rendre visite dans
sa loge. Je n'y suis pas resté une demi-heure.
Ensuite, si elle vous a lorgnée, je ne pouvais pas
l’en empêcher. Elle vous trouve agréable à voir,
celle enfant. Ce n’est pas un crime.
— Vous et votre demoiselle Florence !.… reprit
la comtesse.
Elle semblait irritée, en prononçant ce nom,
jusque dans le cœur des entrailles.
Mais le prince l’interrompit, et, riant d’un air
de défi :
— Eh bien! quoi? lui dit-il, allez-vous vous
exposer aux bavardages de Florence, mainte-
nant?
La eomtesse le regarda. Elle voulait répondre
une cirtaine chose, mais je ne sais ce qui l’en
empèôcha.
— Comment ne comprenez-vous pas, s’é-
OU LES MŒURS DU JOUR. 4i
cria-t-elle, qu'on ne sort pas de la loge d’unc
fille pour entrer dans la loge d’une femme comme
il faut ?
— Îl fallait donc ne pas aller vous tenir com-
vagnie ce soir-là ? répliqua le prince.
Ici les deux voix s'éloignèrent, discutant tou-
jours. Je n’osais bouger de ma place de peur
d’éveiller l’attention. Quand le prince et madame
de Chalis se retrouvèrent en face de moi, car ils
marchaient tout en parlant, leur colère à tous
deux était telle, qu'ils ne cherchaient même plus
à la dissimuler.
— Je vous dis que vous allez retourner à Paris
sur-le-champ, répétait la comtesse.
Le prince ricanait, Elle continua :
— Maintenant, rendez-moi mon portrait, mes
lettres.
— Oh! vos lettres !.… fit le prince avec un
geste terrible.
Puis, sur un ton de voix glacial, il ajouta :
— Je ne vous les rendrai jamais!
—- Jamais”?
42 LA COMTESSE DE CHALIS
— Non.
— Qu'en voulez-vous faire ?
— Me venger !
— Vous venger ! vous! de quoi ?
— Je m’entends !
Je crus que la comtesse allait défaillir, tant il
y avait maintenant de terreur dans son regard ct
de larmes dans sa voix. Le prince semblait
triompher. Îl voulut se rapprocher d'elle, Mais
elle réagit sur elle-même, et concentrant toute
son indignation dans son regard :
— Vous êtes un misérable! reprit-elle. J'ai-
merais mieux mourir que de vous revoir ! Partez!
ou je vous fais jeter dehors.
Et, ce disant, elle marchait sur lui.
Il se sauva.
- " XV
J'étais accablé de honte pour elle. Une telle
femme! ... si haut placée! si belle!... la plus
QU LES NMŒURS DU JOUR. CE)
désirable des femmes! yne créature céleste, à
qui moj, je n'aurais osé parler qu'à genoux !
À quel monstre s’était-elle donnée ?
Souvent je m'étais demandé par quelles séduc-
tions, à l’aide de quelles qualités élevées il pou-
vait être possible de toucher son cœur. En la
voyant si accomplie dans toyte sa personne ex-
térieure, si fière, recherchée partout à Paris,
avec ls faste de son existenge, et cet attrait
particulier qui provenait de ses dédains même,
je m'étais dit que l’homme préféré par elle de-
vai être en toutes choses à sa hauteur : quelque
type achevé de grâce, de bravoure, d'esprit,
de distinction, de beauté; un de ces hommes
qui font époque dans l’hisloire des sociélés, se
nomment Leicester, Buckingham, don Juan, Ri-
chelieu, lord Byron, et semblent 1out exprès créés
pour faire pâmer d'amour le cœur des reines.
C'était cet être qui tenait plus du singe que
de l’homme.
+
44 : LA COMTESSE DE CHALIS
Mais, sous l’impression de la scène brutale à
laquelle je venais d'assister, je ne pensais point à
cela. J'avais jugé le moment décisif, et je m'étais
précipité dans la rue, poussé par une exaltation
de dévouement qui, dans un tel moment, m’au-
rait fait traverser des flammes. Le prince et moi,
nous nous- croisämes à l’entrée du jardin de
l'hôtel Vénat ; mais il était si bouleversé par la
colère, qu’il ne me regarda même pas. Les lèvres
tremblantes, pâle, les yeux injectés de sang, 1l
courait plutôt qu’il ne marchait. Jamais je n’a-
vais vu jusqu'alors d'expression de visage plus
diabolique.
J’aperçus de loin la comtesse à travers les
arbres. Elle s'était affaissée sur un banc. Main-
tenant je n'osais plus avancer. Je la regardais.
Elle était très-rouge, mais toujours belle et fort
touchante. Le jardin était solitaire. Elle ne me
voyait pas. Tout à coup elle se leva, sa taille se
développa dans son harmonie, et, serrant Îles
deux poings avec douleur, elle s’écria :
OU LES MŒURS DU JOUR. 45
— Oh! qui me délivrera de ce misérable !
C’est sur ce mot que je m'avançai, et, avec
une sincère chaleur, une chaleur de cœur qui
me faisait trembler la voix et me mettait des
larmes dans les yeux :
— Moi! madame.
XVI
La comtesse poussa un cri et se retourna. Elle
me reconnut aussitôt. La surprise de me voir là,
de m’entendre répondre à son appel, l’mcerti-
tude où elle était au sujet de ce que je pouvais
avoir surpris de son secret, tout cela lui causait
une émotion indescriptible. Cependant. elle se
remit immédiatement, et je la vis attacher sur
moi un long regard, ce même regard qui m'avait
déjà tant fait souffrir.
C'était trop. Je lui dis :
— Le hasard m’a rendu témoin de la discus-
sion que vous avez eue ayec Je prince Titane.
Ki)
») LA COMTESSE DE CHALIS
[ci elle voulut m’interrompre, mais je conti-
nual :
— Oh! ne redoutez rien, madamë. Le se-
cret que | ai pénétré mourra avec moi. de ne
suis pas venu pour en abuser, mais pour vous
servir.
— En vérité, monsieur, s’écria-t-elle, Je ne
comprends pas.
C’étaient les premiers mots qu’elle m’adressait.
Quoiqu’ils fussent prononcés avec colère, car elle
se mourait de honte, ils me ravirent. Je compris
qu’elle voulait se dérober, que mes paroles, ma
présence seule, dans un tel moment, lui infli-
geaient une souffrance. de la retins, et donnant
à ma voix comme à mon altitude tout le res-
pect possible :
— Je vous en prie, madame, par égard pour
vous-même, écoutez-moi... Vous n’avez per-
sonne auprès de vous pour vous protéger : ni
mari ni frère. C’est un devoir pour tout honnête
homme de le faire. Si j'ai cru pouvoir me mon-
trer, c’estque vos paroles m’en donnaient le droit,
OU LES NŒLRS DU JOUR. 41
Ne demandiez-vous pas un vengeur? Au surplus,
ajoutai-je, si je n'ai pas eu l'honneur de vous
être présenté, je crois que je ne vous suis pas
tout à fait inconnu, madame.
Elle ne put s'empêcher de sourire. Pour la
première fois je vis son beau regard s’humaniser.
Je profitai de cet avantage.
— J’ajouterai que vous n'avez pas affaire
avec moi à un homme comme le prince Titiane,
qui veut vous perdre, mais à un homme prêt à
risquer sa vie, s’il le fallait, pour vous faire rer-
trer dans la possession de vos lettres.
Elle vit bien que j'avais tout entendu, et elle
se détourna, en rougissant, pour cacher ses pleurs.
Atroce situation pour une jeune femme! et
comme elle dut regretter alors l’indignité de sa
liaison! Craignant sans doute d’être aperçue des
fenêtres de l'hôtel, elle fit quelques pas sous la
treille, sans me répondre. de crus avoir acquis
le droit de l'y suivre. Je lui pris la main. Elle
pleurait toujours. Enfin elle dirigea de nouveau
les yeux de mon côté. L’exämen me fut favo-
48 LA COMTESSE DE CITALIS
rable. Elle se dit vraisemblablement que celui-là
qui lui parlait ainsi devait être un homme. Ælle
avait retiré sa main. Elle s’essuya les yeux. Je
voyais son beau sein doucement agité. d'éprou-
vais une irrésistible envie de me jeler à ses pieds.
Elle le devina peut-être, car elle se fit soudain
plus calme, moins abandonnée.
_ —S$i je pouvais accepter l'offre que vous me
faites, me dit-elle, je vous demanderais d’abord
quel motif vous pousse à me l’adresser.
— Eh! pour l’amour de Dieu, madame, m’é-
criai-Je, vous tenez donc bien peu maintenant à
ravoir ces lettres !
Elle méditait.
Je suis convaincu qu’elle cherchait le moyen
de se servir de moi, en me donnant le change
sur la nature de ses relations avec le prince. Je
ne pouvais lui garder rancune de cette intention,
qui, en de telles circonstances, serait venue à
l'esprit de toutes les femmes. Cependant la situa-
tion devenait embarrassante pour elle, car ce
n’était plus à moi de parler.
OU LES MŒURS DU JOUR. 49
— Mais... si j'y consentais... comment feriez-
vous? me dit-elle.
” — Je vous avoue ingénument que je l’ignorc.
Mais les personnes qui me connaissent ne m’ont
jamais contesté le courage ni l'intelligence, et,
croyez-le, madame, il est bien fort et bien ha-
bile celui.
J’allais dire : « celui qui va lutter pour la
femme qu’il aime, v mais je ne l’osai pas, et je
repris :
— Celui qui a en main la cause la plus hono-
rable : la réputation d'une femme,
Peut-être ne lui avait-on jamais tenu un parvil
langage, jamais montré un dévouement si franc et
si passionné. Je lui parlais avec l'accent de la
tendresse et de la prière. Elle parut surprise.
= — Je regrette de ne vous avoir pas connu plus
tôt, me dit-elle.
Puis, avec un mélange de crainte et de hau-
teur, elle voulut essayer de sc justifier.
: — Que devez-vous penser de moi? s'écria-
t-elle,
50 | LA COMTESSE DE CHALIS
Et elle se couvrit la face des mains.
— Moi? lui dis-je en baissant les yeux, je
pense que, comme la plupart des femmes, vous
laissant gouverner par voire cœur plus que par
votre jugement, vous avez été assez malheureuse
pour mal placer votre affeclion,
Mais sur ce mot, qu’elle guettait sans doute,
elle me regarda en face d’un air impérieux, et,
avec une violence dont je ne l'aurais jamais crue
capable :
— Que pensez-vous donc ?'
Je compris ce qu’elle voulait, et, pour lui
plaire, je lui rendis facile le mensonge dont je
n'étais pas dupe,
— Je pense qu’il y a eu entre vous et le prince
un échange de lettres qui, étant mal interprété
par des auditeurs malveillants, pourrait faire
croire que vous avez daigné lui faire plus d'hon-
neur qu'il ne le mérite.
— Vous avez raison, me dit-elle.
Elle ie regarda encore. Elle voulait voir si
j'étais sincère.
OU LES MŒURS DU JOUR. Es}
Elle le crut.
— Ïl n’y a rien eu entre lui et moi, reprit-elle,
que de la vanité de sa part, et de la mienne un
moment de légèreté qui pouvait me conduire
bien loin si je n’y avais pas pris garde. Les ap-
parences sont contre moi. Je ne veux pas qu’on
en abuse.
— On en abusera certainement si vous ne me
laissez agir, lui répondis-je. Je connais le prince
Titiane de réputation, et je le crois capable d'exé-
cuter la menace qu’il vous a faite. Quelque soir,
et ce soir peut-être, la tête échauffée par le vin,
il est homme à communiquer à ses amis des
fragments de vos lettres. Il ne faut pas que cela
soit!
La comtesse se tordait les mains.
— Que faire? dit-elle.
— Me donner les renseignements nécessaires
pour l’en empêcher. |
— Ï], doit avoir dix Jettres, répondit-elle en
rougissant. Elles sont renfermées dans un écrin
de chagrin noir, avec un portrait de moi, photo-
52 __ LA COMTESSE DE CHALIS
graphié par Adam-Salomon, et, m’a-t-il dit, le
tout est toujours déposé dans le double fond de
con nécessaire de toilette.
Tant de détails, si circonstanciés, ne pouvaient
me laisser l’embre d'un doute sur la nature de
leur liaison. Mais j'avais le cœur si bien pris que
je ne songeais qu’à plaindre la comtesse.
— Savez-vous où le prince demeure? lui de-
mandai-je ?
— Hôtel Impérial.
— Merci. Laissez-moi partir maintenant.
Mais elle me retint par la main, ct me regar-
dant avec angoisse :
— Est-ce que vous allez le provoquer ?
— Si une provocation pouvait me faire attein-
dre mon but, je la lui enverrais à l'instant même.
Mais s’il me tue, vous n’avez pas vos lettres, et si
je le tue, lui, vous ne les avez pas non plus. Ces
lettres tombent dans les mains des héritiers du
prince. Moi, je suis arrêté, ou obligé de fuir, et
je ne puis rien faire pour vous servir. Non. Il
faut dans une circonstance si délicate moins de
OU LES MŒURS DU JOUR. 53
force que d'adresse, et plus d’éprit que de vio-
lenée. Tous les moyens sont légitimes employés
contre un homme qui a voulu commettre une
action si lâche. J'en trouverai un, j'en suis sûr.
Elle me retenait encore.
— Certainement, dit-elle, vous êtes un hon-
nête homme, vous, et vous ne songez pas à me
trahir ?
Ce doute m'offensait, mais la comtesse était
dans une si triste situation, que je le lui pardon-
nai de bon cœur.
— Quel intérêt aurais-je à le faire ? lui répon-
dis-je.
XVII
J'étais parfaitement résolu à faire le nécessaire
pour enlever au prince Titiane les lettres de Ja
comtesse. Mais je ne savais comment m'y pren-
dre. Je résolus d’abord d’aller loger à l'hôtel Im-
périal. Je fus assez heureux pour trouver un ap-
54 LA COMTESSE DE CHALIS
partement libræsur le même palier que le sien.
L'appartement du prince se composait de trois
pièces : chambre à coucher, salon, cabinet de Loi-
lette. Pendant que l’un des domestiques de l’hôtel
débouclait ma malle, je m’informa] adroitement
auprès de lui des habitudes de mon voisin. Ce
domestique paraissait avoir une certaine rancune
contre le prince, ayant été brutalement traité par
lui; aussi ne demandait-il pas mieux que de s’é-
pancher. Il m'apprit que le prince sortait le ma-
tin pour aller aux bains, de là rentrait peur s'ha-
biller, et déjeunait au rez-de-chaussée, dans une
salle particulière. Pendant l'après-midi il allait
et venait, au gré de son caprice. Le soir il était
presque toujours ivre. C'élait done le matin qu’on
avait le plus de chance pour pénétrer librement
chez lui. L
Cette réflexion ne me fut pas plutôt venue à
l'esprit que je me crus cerlain du succès de mon
entreprise. Une porte, dont le maître d'hôtel
avait la clef, reliait nos deux appartements. Îl
était inulile de songer à se procurer cette clef.
OU LES MŒURS DU JOUR. 59
Comment alors, forcer la porte. sans laisser de
traces d’effraction? Je sortis pour y rêver. Je
l'avoue, je n’éprouvais même pas l'ombre d'un
scrupule, Les pires moyens me semblaient bons
pour réussir. Ce que je méditais de faire pour la
comtesse ne pouvait être considéré comme un
crime. Mais aurait-il fallu descendre jusqu'au
crime, je crois qu’en ce moment je n'aurais pas
reculé pour la servir.
XVIII
Le même soir, je me rendis chez elle. Elle
venait de diner; elle était seule, ses enfants
jouaient dans le jardin. Elle me reçut comme unc
connaissance déjà ancienne. Pendant deux heu-
res que je demeurai auprès d'elle je ne fis pas la
moindre allusion à la passion qu’elle m’inspirait.
Cela la surprit peut-être, car 1l n’avait pas dû lui
être très-difficile de deviner l’existence de cette
passion; mais, dans un tel moment, j'aurais
56 LA COMTESSE DE CHALIS
trouvé peu délicat de paraître prendre des arrhes
sur la récompense du service que j'allais lui ren-
dre. Pour elle, elle n’avait qu’une préoccupation :
se justifier. Elle me raconta, de sa vie, tout ce
qu’elle jugeait utile de me faire connaître pour
ne rien perdre de mon estime. Elle avait été ma-
riée, toute jeune, à un homme qu’elle n'aimait
pas, qui ne l’aimait pas, misanthrope, et dont la
santé délicate exigeait des ménagements conti-
nuels. Il n’avait pas voulu qu’elle le suivit dans
les voyages qu’il était obligé de faire pour trou-
ver des climats plus doux que celui de Paris. Sin-
gulier ménage! le mari vivait en Égypte, en
Italie, à Madère, la femme, toute jeune, belle,
avec une fortune considérable, une fortune de
plus de huit cent mille francs de rente, à ce que
j'appris depuis lors, était absolument livrée à
elle-même. Elle allait donc seule dans le monde
quand l’une de ses amies ne pouvait l’y accom-
pagner. Chaque année son mari venait passer
deux mois auprès d’elle. Ils avaient la plus grande
estime l’un pour l’autre: e’était tout. Vivant de
OÙ LES NMŒURS DU JOUR, HV
cette existence sans direction, était-il surprenant
que le désœuvrement l’eût mal conseillée? Elle
avouait avoir eu « un faible » pour le prince Ti-
tiane. Mais elle s'était aperçue à temps du dan-
ger. Le prince était « un homme compromettant,
qui fréqüentait des femmes perdues. Et puis il
avait un mauvais ton insupportable! »
Tout cela était dit avec un accent si naturel
que je ne pouvais pas ne point le croire. J’écou-
tais la comtesse en silence et je la plaignais.
Quand elle m’eut tout dit, je m’avisai de lui de-
mander « ce qui avait pu lui plaire un seul in-
stant dans ce gringalet de prince. »
— Ma foi, je n’en sais rien, répondit-elle. Je
ne me l'explique pas moi-même. Mais je le voyais
tous les jours
— Et puis, ajouta-t-elle, sans se donner le
temps de la réflexion, il était à la mode,
58 LA COMTESSE DE CHALIS
XIX
Il était à la model C'était Ià la cause réelle,
la seule cause explicable et naturelle — Île carac-
tère de laxomtesse étant donné, tel que je le con-
nus plus tard — de leur liaison. Il. était à la
mode! c’est-à-dire qu'il faisait de certaines folies
qui ne ressemblaient pas rigoureusement à celles
des autres ; ses manières étaient impertinentes ;
il regardait les femmes dans les yeux avec la
tranquillité confiante d’un homme sans mœurs ;
il jouait sans passion et gagnait sans plaisir; il
s’ennuyait, et le disait, et on le croyait; et on
l’admirait. Il avait enfin le talent de faire relour-
ner les têles à une époque où rien n’étonne plus,
parce qu'on se sent lassé de tout, même dans le
grotesque, l’inattendu, le bizarre. Et comme il
dépassait tous ses pareils en de si beaux moyens
de plaire, il n’avait pas même besoin, pour se
faire adorer des femmes, « des beaux traits et de
Fm mm y
OU LES MŒURS DÜÙ JOUR. 59
li taille belle de l’homme vain, indisctet, sans
probité, entreprenant, de nul jugement,» dont
parle la Bruyère. Laïd, petit, épilé, màl tourné,
vicieux, ridicule, et d’une vanité qui s’enflait
jusqu’à la sottise, il était à la mode!
Cela suffisait.
XX
Quand la cofnlésse eut achevé sa confession,
elle me demanda ce que je comptais faire aû su-
jet de ses lettres. Je lui dis que je ne pouvais rien |
lui confier de mes projets, parce qu'elle les blâ-
merait peul-être, mais que je pensais réussir.
Elle ne parut pas parlager ma confiance, tar elle
me pressa longtemps de lui en dire davantage.
Je répondis qu’un dessein de la nature de celui
que je méditais ne pouvait sembler raisonnable
qu'après avoir été süivi de succès. Alors, était-ce
pour m’ericourager, était-ce simplement par un
mouveinent irréfléchi de terreur? elle se laissa
60, LA COMTESSE DE CHALIS
aller à dire, au milieu de beaucoup d’autres
choses, que « tout ce qu’il serait en son pouvoir
de donner, elle le donnerait pour ravoir ses let-
tres. » de ne relevai pas sur le moment cette sorte
d'engagement qu’elle prenait envers moi sans que
je le lui eusse demandé ; mais je m’efforçai de
la rassurer, car je voulais qu’elle passât une nuit
calme.
— Je ne serai tranquille, me répondit-elle,
que lorsque ces maudites lettres seront anéan-
lies. J’ai une crainte horrible du scandale. Je
sais que, grâce à ma position, le monde y regar-
_ derait à deux fois avant de me fermer ses portes.
Peut-être ne l’oserait-il pas, à cause de mon nom.
Je n’en aurais pas moins une chance à courir. Et
quand je me rappelle qu’il y a deux ans j'ai été
des premières à cesser de recevoir, même de sa-
luer, une de mes amies d'enfance qui avait
été assez malheureuse pour se voir victime d’un
éclat, je songe à ce qu’il doit y avoir d'épouvan-
table dans une pareille situation. J'aimerais
mieux mourir que d'y être exposée, reprit-elle.
OU LES MŒURS DU JOFR. 61
XXI
de la quittai en lui promettant de lui apporter
ses lettres le lendemain. J'ajoutai, en souriant,
que si elle ne m'avait pas vu à midi, ce serait
que le prince m'aurait tué. Mais elle prit ce mot
au tragique.
— Îl ne faut pas mourir! je ne le veux pas!
me dit-elle. I faut vivre! vivre pour être hen-
reux ! et afin d’être heureux, il faut réussir !
Elle me serrait les mains avec une ardeur fé-
brile. Je ne sais comment il se fit que je pus me
dégager de son étreinte,
Le lendemain à onze heures et demie, le prince
déjeunait dans un salon du rez-de-chaussée ; son
domestique le servait, et l'appartement était vide.
C'était le moment que j'avais choisi pour mettre
mon projet à exécution. Lorsque je me trouvai
muni de l'instrument qui devait me hvrer les
4
(2 LA COMTESSE DE CHALIS
lettres de la comtesse, je ne doutai plus du suc-
cès de mon entreprise. Elle était singulièrement
hardie; mais de quoi n'étais-je pas capable,
grâce à la récompense que j'entrevoyais! J’avais
dévissé la serrure de la porte qui séparait mon
appartement de celui dù prince. Aussitôt qu’elle
fut détachée, je crochetai celle qui se trouvait
de l’autre côté de cette porte. Elle résista peu.
Quand elle fut forcée, je poussai lentement la
porte. J’étais au seuil de la chambre à coucher
du prince. J’enveloppai toutes choses dans un
seul regard. Je me sentais très-froid, très-calme,
presque souriant. J'avisai sur une commode un
énorme coffret en cuir de Russie, avec des an-
gles de vermeil et des armes dorées sur le cou-
vercle. Ce coffret me parut être le nécessaire de
toilette dont m'avait parlé la ‘comtesse. Je le tou-
chai. Il était fermé, et par une serrure à secret
qu’il me fut impossible de forcer. Alors j’intro-
duisis la lame de mon couteau entre la serrure
et le couvercle, et je fis sauter ce dernier.
J'étais émerveillé des splendeurs qui s’offraient
DU LES MήUBS DU JOUR. 65
à moi. Ce nécessaire ressemblait moins à celui
d’un homme, même riche, qu'à celui d’une reine,
Tout en maniant les fioles d'or, aux bouchons
constellés d’émeraudes, je me disais que si j'étais
surpris en ce moment 1l me serait bien difficile
de faire croire au désintéressement de mes in-
tentions. À cette pensée une émotion singulière
s’empara de moi. Mes mains tremblaient. Certai-
nement un homme qui vole à l'effet de s’appro-
prier le bien d’autrui doit éprouver quelque chose
de semblable. C’est une sensation de terreur mè-
_lée d’un vague sentiment de triomphe, qui n'es]
pas absolument dépourvue de charme. Je soule-
vai successivement quatre compartiments chargés
de flacons et d’ustensiles de haut prix. Tout au
fond je trouvai l’écrin. Je l’ouvris; je reconnus
le portrait ; les lettres étaient dessous. Je ne pris
pas le temps de les compter. J'étais ivre de
joic. Je me jetai chez moi, sans même refermer
le coffre ; je remis la serrure en place. Lorsque
cela fut fait je m'épongeai le front ; puis je regar-
dat la-pendule,
64 LA COMTESSE DE CHALIS
La pendule marquait midi et quart.
Alors Je me précipilai par les escaliers.
XXII
Lorsque j'entrai chez la comtesse je la trouvai
en larmes, les deux coudes appuyés sur une ta-
hle. Elle se leva en sursaut dès qu’elle m’aperçut.
Son beau visage avait une telle expression de
souffrance, que je me hâtai de lui crier :
— (Cest fait!
* Sur ce mot, elle ferma la porte, que j'avais
laissée ouverte; puis elle me dit d’une voix brève :
.— Pourquoi êtes-vous en retard?
Disant cela, elle m’arracha l’écrin des mains.
Elle n'écoutait même pas ma réponse. Puis,
comme écrasé par l'émotion, je m'étais laissé
tomber sur un siége, au moment de fouiller l’é-
crin, elle me regarda avec une expression de mé-
fiance que je n’oublierai jamais, en me disant :
— J'espère bien que vous ne les avez pas lues,
ces lettres! |
OU LES MŒURS DU JOUR. 65
Je ne pus que la regarder avec douleur, en
levant les deux mains au ciel.
Alors elle s’approcha de la cheminée. 11 avait
plu pendant la nuit, le temps s’était refroidi, et
un grand feu de bois petillait dans l’âtre. Je la
vis prendre un siége, s'asseoir auprès du feu, me
tournant le dos, sans plus faire atlention à moi
que si je n’eusse pas élé là; puis elle se mit à
compter les lettres, les parcourant d’un regard
rapide, et les lançant au feu lorsqu'elle en avait
pris connaissance. De temps à autre elle haussait
convulsivement les épaules, comme si ce qu’elle
lisait lui eût fait horreur ou pitié. Et toujours
sans me regarder, sans même m'adresser une
parole! Elle m’avait absolument oublié, moi qui
venais de lui rendre un tel service! Lorsque les
lettres furent toutes brüées, elle brûla le por-
trait, puis elle brûla l'écrin, et elle regardait
tout cela flamber, avec une expression amère ct
cruelle. Quant à moi, c’était elle que je regardais,
comprenant peu de chose à ce que je voyais.
Enfin, quand il n’y eut plus dans le fayer que
| ;
66 LA COMTESSE DE CHALIS
des cendres, elle se retourna, et, en m’aperce-
vant, elle fit un geste de surprise.
Puis elle me dit, avec fatigue :
— Comment vous les êtes-vous procurées ?
Je restais muet. Elle reprit :
— Je veux le savoir.
— Eh bien, lui dis-je, je me les suis procurées
de la manière la plus simple : je les ai volées.
Elle se mordit les lèvres, sur ce gros mot.
Puis elle se leva, et je vis de nouveau couler ses
larmes. Enfin, elle s’essuya les yeux, et tout à
coup, sans dire un mot, elle fit un geste de bra-
vade ; puis, avec une résolution froide, une réso-
lution toute patricienne, elle s’élança sur mes
genoux, et me jeta le bras au cou.
Le plaisir que je ressentis alors. fut terrible !
La voir, elle que j'avais tant poursuivie ! elle si
fière! la sentir tout entière blottie sur mon cœur,
c'élait à en mourir sur place... Mais je m'étais
promis à moi-même que cette femme, précisé-
ment parce qu’elle était très-orgueilleuse, ne me:
serait jamais supérieure. Je la soulevai done par
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 67
la taille, et, la faisant asseoir à mon côté, je
m'agenouillai devant elle :
— Vous avez deviné que je vous aime, lui
dis-je. C’est vrai. Vous êtes mon premier, mon seul
amour. Mais ce n’est pas ainsi que je vous veux.
Puis, comme elle se croyait offensée et com-
mençait à me regarder de cet air que je connais-
sais, Je lui pris doucement les mains dans les
miennes :
— Si J'étais assez insensé pour profiter d'une
promesse que vous dictait le désespoir, vous mc
mépriseriez et vous feriez bien. Moi, je vousanne
assez pour ne vous devoir qu’à vous-même. De-
puis le premier jour où je vous ai vue, vous avez
été comme une apparition céleste pour moi.
Depuis ce Jour je n’ai vécu que par vous, pour
vous, et, malgré vos dédains passés, vous m'avez
donné plus de bonheur par votre seule vue que
je n’en avais goûté dans ma vie entière. Je ne
suis Venu 1C1 que pour vous suivre. Si vous élicz
allée au bout du monde, je crois que J'aurais
tout quitté pour y aller à votre suite. Ce service
68 LA COMTESSE DE CHALIS
que vous voulez payer un si haut prix est, en
réalité, bien peu de chose. Que ne puis-je vous
en rendre de plus importants, même au prix de
ma vie! Permettez-moi de me faire connaître à
vous. Plus tard, si vous daignez apprécier l’éten-
due de mon affection, si mon dévouement vous
touche, si vous sentez pour moi la centième partie
de ce que je ressens pour vous, oh! alors, que
votre cœur, mais votre cœur seul, vous place
dans mes bras, comme la reconnaissance vous y
poussait tout à l'heure ; vous aurez fait de moi le
plus heureux des hommes!
XXIII
Pendant que je parlais elle parut d’abord sur-
prise, puis touchée, puis enfin charmée. Elle
n’avait pas idée, sans doute, d'une telle façon
d'agir. À peine eus-je achevé les derniers mots,
qu'elle me fit lever et me serra les mains avec
transport,
OU LES MŒURS DU JOUR. b9
— C'est bien, ce que vous.faites! me dit-
elle. Vous êtes un homme, vous! délicat, pré-
voyant, habile. Et cependant... vous me mépri-
sez, n'est-ce pas?
— Qui! moi! grand Dieu ! Comment pouvez-
vous supposer de telles choses!
La douceur de ses regards, un air charmant de
tristesse qu'elle prit alors, me plongèrent dans
la plus délicieuse extase. Je pensais qu’elle allait
encore me parler d’elle, et j'étais si bien sous le
charme, que je me sentais disposé à croire tout
ce qu’elle voudrait bien me dire.
Mais elle s'était refaite sérieuse.
— Comment faire maintenant pour elkiger le
prince à quitter Aix?
— Ést-1l donc nécessaire qu’il parte ?
— Mais... sans doute. |
— Eh bien, lui dis-je après un court moment
de réflexion, confiez-vous encore à moi pour cela.
Îl est probable qu'elle surprit une lueur de
menace dans mon regard, car elle me dit :
— Je ne veux pas que vous le provoquiez, je
70 LA CONTESSE DE CHALIS
ne veux même pas que vous lui parliez, du moins
pour lui avouèr que c’est vous qui lui avez repris
les lettres. Capable comme il l’est de toutes les
noirceurs, il n’hésiterait peut-être pas à vous
dire certaines choses... des choses menson-
gères, que la colère lui ferait inventer, et vous
n'auriez qu'à le croire!
Elle avait dans les yeux une telle expression
de crainte en parlant ainsi, que je ne pus m’em-
pêcher de me demander quel secret pouvait donc
exister entre le prince et elle. Tout autre se le
«
serait demandé à ma place. Cependant il fallait
répondre. L
— Comment supposez-vous que je puisse
croire les mensonges du prince! comment ad-
mettez-vous que je lui laisse le temps de profc-
rer une calomnie sur votre compte |
— Qui sait! un mot est sitôt dit!
— Mais si vous m’empêchez de parler au
prince, comment dois-je m’y prendre pour le
faire partir ?
— Ah! fit-elle avec une expression de voix
OÙ LES MŒURS DU JOUR, 11
et de regard insinuante, il nous faudrait encore
ici, comme vous le disiez hier, moins de force que
d'adresse et plus d'esprit que de violence. Ne
trouverez-vous rien? Retournez à l’hôtel pour
l'empêcher de faire un éclat quand il s’aperce-
vra que les lettres ont disparu, et rappelez-vous
bien les recommandations que je vous ai faites,
XXIV
J'avouc qu’il me sembait absolument impos-
sible de me figurer comment je m'y prendrais
pour exécuter les instructions de la comtesse. Je
voulais obéir, mais je ne trouvais rien. En ren-
trant à l'hôtel je n'étais résolu qu’à profiter des
circonstances, Elles me servirent. Tout était à
l’hôtel dans un grand désordre. Le prince, en
rentrant dans sa chambre, et voyant son néces-
saire forcé, n'avait pu s'empêcher de crier. Il
croyait tout d’abord qu'on lui avait soustrait
tout ce qu’il possédait de précieux. Un examen
LU
12 | LA COMTESSE DE CHALIS
minutieux le tira de son erreur. L’écrin aux
lettres manquant seul, la vérité lui apparut.
Mais il ne pouvait croire que la comtesse se fût
introduite chez lui, et, si ce n’était elle, qui
pouvait-ce être? Cependant à ses cris l’hôte était
accouru, escorté d’une dizaine de personnes.
Lorsque je mis le pied sur le palier on deman-
dait au prince ce qu'on lui avait volé. Le prince
balbutiait, il n’osait dire la vérité : il disait :
— Je ne sais.
— Comment! vous ne savez !
— Mais... des papiers précieux.
— (Juels papiers ?
Là-dessus le voilà qui se coupe, s’ernbarrasse,
et, toujours trépignant, car il était furieux, ne
cesse de répéter :
— On est entré ici! on m’a volé!
— Mais, lui dit-on, on n’a pas pu entrer ici.
Des deux clefs qui ouvrent la porte de votre ap-
partement, l’une élait dans votre poche, l’autre
dans la caisse de l’hôtel. |
— Est-ce que je sais, moi? répondait le
OÙ LES MŒURS DU HOUR, , 15
prince. On est peul-être entré par cette porte.
Et l’imprudent, qui se mordait les poings de
rage, désignait la mienne.
Je profitai immédiatement de l'occasion qui
s’offrait de si bonne grâce, et, avec une audace
dont je ne me serais pas cru capable :
— Pardon, monsieur, lui dis-je en m'avan-
çant; est-ce moi que vous accusez d’avoir péné-
tré chez vous ?
— Moi, pas du tout!
— Alors, veuillez vous expliquer.
— Oui, oui, expliquez-vous ! s’écriait-on au-
tour de lui. [l faut que cette affaire se tire au
clair. Tous les habitants de l'hôtel y sont inté-
ressés. Il faut faire devant nous le compte de vos
effets, de votre argent ; on verra s’il n’y manque
“rien. ,
— Mais on ne m'a rien pris de mes effets, ni
de mon argent, encore une fois, glapissait le
prince.
— Allez chercher le commissaire de police !.
dit soudain l’hôtelier.
(a d
*
14 * LA COMTESSE DE CHALIS
Ces mots me firent trembler. La serrure de
la porte pouvait avoir conservé quelques traces
de mon effraction, et d’ailleurs je craignais que
le prince, poussé à bout, ne s’oubliât au point
de compromettre la comtesse. Heureusement le
malheureux tremblait autant que moi. Il dit
que c’élait peut-être lui qui, en s'y prenant
mal pour l'ouvrir, ‘avait forcé son nécessaire ;
que les papiers qui lui manquaient avaient
peut-être été laissés à Paris, qu’il avait cru
les emporter, mais qu’il s'était sans doute
trompé. Enfin il parut si contrarié d’avoir donné
Péveil sur la soustraction dont il était vic-
time, que tout le monde commença à le regar-
der avec une pénible surprise, et que chacun se
retira en haussant les épattles, me laissant tout
seul avec lui. |
Une seule personne me parut avoir soupçonné
la vérité; e’était le domestique de l'hôtel qui
m'avait fourni des renseignements sur les habi-
‘tudes du prince. Je remarquäi, hon sans terreur,
qu’il m'observait pendant le cours de la discus:
OÙ LES MŒURS DE JOUR. 39
sion, ct qu'il souriait à part lui, en homme satis-
fait d’avoir pénétré un secret qui faisait errer
tout le monde. Mais, soit parce qu’il gardait
raneune au prince, soit pour toute autre cause,
il ne-dit pas un mot qui pût me compromettre,
et, depüis lors, — avait-il deviné qu’une action
louable se cachait sous cette soustraction de let-
tres ? — toutes les fois qu’il me rencontra, il ne
manqua jamais de sourire en me saluant jusqu'à
terre.
XXV
Cependant j'avais pris un siége dès que je
m'étais trouvé seul avec le prince, et je le regar-
dais avec une contenance si froide, si assurée,
qu’il commença à se méfier de la vérité. D’au-
tant plus morlifié du ridicule de sa situation,
que la menace qu’il avait faite à la comtesse était
peut-être une simple bravade, il attendait que
je le misse au courant de ce qu’on exigeait de
16 LA COMTESSE DE CITALIS
Jui, Peut-être pensait-il que j'allais lui chercher
querelle. Comme il avait dejà repris son sang-
froid et qu’il avait son plan tout fait, ainsi que
je devais l’apprendre plus tard, pour ressaisir
ses avantages perdus sur la comtesse, il s’exer-
çait à paraître calme et ne montrait dans son
maintien comme sur son visage qu’un immense
désir de conciliation. Moi, qui, de mon côté,
voulais suivre de point en point les instructions
de madame de Chalis, c’est-à-dire ne pas tolérer
qu'une discussion s’élevât à son sujet, je ne sa-
vais quelle forme employer pour me tirer d'af-
faire. Il me semblait bien difficile d’éviter une
allusion blessante, et ] étais, comme on peut le
croire, déterminé à ne pas la tolérer. Ce fut le
prince qui se chargea de me tirer d'embarras, et
il le fét avec un air de bonhomie qui me stupéfia.
— On veut que je disparaisse, n'est-ce pas,
monsieur ? me dit-il.
Il avait l'air très-doux, presque rieur.
— N'est-ce pas ce que vous pourriez faire de
mieux ? répondis-je.
a —— —_—_—_—_———
OU LES MŒURS DU JOLR. 71.
— Le fait est que je n'ai pas eu le beau rôle
dans cette bête d'aventure.
Disant cela, il me salua, puis il sonna, et de-
manda à quelle heure partait le premier train du
chemin de fer.
— À:cinq heures, lui répondit-on.
— Je partirai donc à cinq heures, s’écria-t-il.
Êt, pirouettant sur le talon, il se mit à rire.
Je le quittai, confondu de la mobjlité de son
caractère, étonné d’avoir si bien réussi, un peu
confus que celte nouvelle entreprise m’eût coûlé
si peu de peine, et ne me doutant pas, hélas ! des
résultats qu’elle devait avoir. Je croyais que le
prince avait reculé devant la possibilité d’un
duel. Que je le jugeais mal ! c’est ce qu’on verra
par la suite.
XXVI
Le prince partit à cinq heures, comme il avait
promis de le faire, et le même soir je me rendis
L 4
18 LA COMTESSE DE CHALIS
de nouveau chez la comtesse. Je la mis au cou-
rant de tout ce qui s'était passé. Elle ne put
s'empêcher de rire en écoutant le récit de la
scène à dix personnages qui s'était passée dans
l'appartement du prince. Il paraît que, sans m’en
douter, J'avais si fidèlement imité les gestes et
l'accent de castrat de l’acteur principal, qu’elle
crut le voir et l'entendre.
— Que vous avez d'esprit! me dit-elle. Cam-
ment ai-je pu vous méconnaître |
Mais quand, encouragé par le succès que je
venais d'oblenir, je racontai la conversation que
j'avais eue avec le prince, laquelle, à mon avis,
quoique brève, était plus singulière que LL le
reste, la comtesse devint sérieuse.
— N'êtes-vous pas rassurée, maintenant? lui
demandai-je.
— Qui sait? fitelle. Le prince est bien fin!
bien rusé!
— Est-ce à vous à craindre ses ruses? Ne suis-
je pas là, d’ailleurs, pour les déjouer ?
Elle me regarda attentivement, comme si c|ls
OU LES MŒURS DU JOUR. 19
eût pu juger, d’après l'inspection de mes traits,
ce qu’elle pouvait attendre de moi dans une lutte
contre yn adversaire qu'elle supposait redoutable.
Je ne sais si cet examen me fut favorable : le
fait est que la comtesse le termina par une pelite
mouc dubitative. |
Tont cela ne me satisfaisait qu’à demi.
X XVII
Elle croyait, le lendemain, que j'allais exiger
le prix de mon service; mais elle me connais-
sait bien peu. Je ne l’eniretins que d’elle-même,
de Ja santé de son enfant, des soins à prendre
pour sa réputation, de la réserve qu’il était con-
venable qu'elle gardât toujours avec les hommes
de l’espèce du prince. Enfin, je lui parlai comme
l'aurait fait à ma place tout homme délicat ct
soucieux du bonheur et de la considération d’une
femme aimée. Elle comprit qu’en la traitant
avec ces formes respectucusement affectueuses,
#0 LA COMTESSE DE CHALIS
je finirais par avoir l’avantage sur elle, et elle
m’avoua plus tard qu'il ne lui avait pas été désa-
gréable de rencontrer en moi, dès le début, une
supériorité si cordiale. Il est de certains hom-
mes qui, en amour, cherchent toujours à s’avan-
cer le plus possible, et pour qui même tous les
moyens sont bons, pourvu qu’ils les conduisent
rapidement au but. Aimant pour la première
fois, je-voulais, avant tout, ne pas déflorer une
liaison qui s’annonçait sous d’heureux auspices.
Matérielle, elle eût perdu à mes yeux son plus |
grand charme. D'ailleurs il suffisait que la com-
tesse pensât ne pas être quitte envers moi pour
que moi, je tinsse à honneur d'oublier sa pro-
messe, La passion que j'éprouvais pour elle était
telle que je ne m’exerçais qu’à lui faire oublier
cette promesse à elle-même. Je sais que plus d'un
homme, plus d’une femme peut-être sourira en
lisant ceci; mais Je suis de ces gens sur qui la
moquerie a peu de prise, et je cherche, avant
toutes choses, à ne me gouverner que d’après
des principes réfléchis.
OU LES MŒURS DU JOUR. 81
Cependant, comme madame de Chalis se plai-
gnait de l’incommodité de son appartement, je
l’engageai à louer un chalet dans les environs de
la ville. Je lui en trouvai un, le lendemain, situé
au bord du lac, avec un grand jardin, d’où la vuc
s'élendait jusqu’à l’abbaye de Hautecombe. Un
bois de châtaigniers dix fois centenaires prolon-
geait ce jardin sur des rampes alpesires, et une
source y projetait ses eaux en cascade à l'ombre
des arbres. Ce chalet retiré, à demi enfoui dans
les fleurs, parut charmant à la comtesse. Elle s’y
installa le jour même. Jamais je ne l'avais vue
si rieuse, si insouciante. On aurait cru qu’elle
avait quinze ans.
— Maintenant, me dit-elle quand nous eùmes
dix fois parcouru ensemble son petit domaine,
vous viendrez ici tous les jours.
— Si j'y viens trop souvent, je ne pourrai
manquer de vous compromettre. Ma présence
continuelle étonnera vos gens : de là mille com-
mentaires blessants pour vous. Je ne voudrais
rien déranger dans votre existence.
_ 2,
82 LA COMTESSE DE CHALIS
— Quel smgulier homme vous êtes! Vous ne
pensez jamais qu'à mol.
— C'est que je vous aime pour vous-même.
— Mais... m'aimez-vous véritablement?
Et me prenant la main, elle me fit tourner le
visage de son côté. Elle me regarda longuement
de ses beaux yeux tout pleins d'abimes. Je ne
bais quelle expression elle vit dans les miens,
mais elle haussa les épaules et se mit à rire.
Sans doute, elle comprenait l'amour d’une cer-
taine manière, et moi d'une autre. Nous convin-
mes,après une longue discussion, dans laquelle
je lui donnai une foule de bonnes raisons pour
l’engager à se méfier de ses dômestiques, que
je viendrais au chalet seulement deux fois par
semaine, en visite, et que le soir nous nous ren-
contrerions dans un pavillon 1solé qui s'élevait
au fond du bois de châtaignters.
OU LES MŒURS DU JOUR, 83
XXVIHI
La comtesse trouvait toutes ces précautions
ridieules, mais elle en était touchée, car elle
concevait qu’en me privant de la voir aussi
souvent que Je l’eusse voulu, je m’imposais une
privation. Cependant elle craignait toujours de
s’ennuyer. Elle était habituée à être constamment
entourée, allant de distractions en distractions,
n'ayant Jamais le temps de réfléchir. C'était une
perpétuelle occupation pour moi que de la dis-_
traire. Je fus assez heureux pour y parvenir en
n'employant que les ressources de mon esprit.
Elle m'attendit bientôt avec une impatience
égale à la mienne. C'était elle qui venait au-
devant de moi, rougissait en m’apercevant, était
prise d’oppression à mes côtés, ne voulait pas
être quittée, et me tourmentait de mille caprices.
Sa grâce, sa beauté, me tenaient sous un charme
étrange. Peu à peu s’établit entre nous une fami-
84 LA CONTESSE DE CHALIS
liarité pleine de séductions. Néanmoins je conti-
nuais à la traiter avec les égards que tout homme
doit à toute femme, et surtout à la femme qu'il
aime, Les soins que je lui rendais paraissaient
lui plaire. Mais elle me regardait toujours avec
une certaine surprise. Quelque chose l’étonnait
dans mon caractère. Elle ne pouvait s’habituer
à me voir, lout épris que j'étais, demeurer si
maître de moi, et lui parler. d'amour dans un
langage passionné, puis la quitter subitement,
comme si l’idée de succomber à quelque lenta-
tion‘m'avait fait peur. Un soir, 1l y avait alors
huit jours qu’elle était installée au chalet, me
voyant prendre ainsi congé d'elle :
— Ah çà! fit-elle avec dépit, êtes-vous un
homme ou un prêtre?
XXIX
Hélas! je ne lui prouvai que trop que j'étais
homme! La "parsion qu’elle m'inspirait était
OU LES MŒURS DU JOUR. 85
excessive. Elle dépassa toutes bornes après qu'elle
se fut donnée. Jamais je ne m'étais douté qu’une
femme serait parvenue à exercer sur moi un
pareil empire. Je n’existais littéralement plus
que par elle et que pour elle. En dehors d'elle,
rien ne m’intéressait dans tout le monde, ct l’on
serait venu me dire que le monde entier venait
de disparaître dans un cataclysme, que je ne sais
même pas si jen aurais été surpris. Le bonheur
a cela d’immoral, qu'il rend _effroyablement
égoïste. Quelque généreux que soit un homme,
dès qu'il aime ét se sent aimé, l’hamanité
n'existe plus pour lui. Tout en lui se concentre
sur la femme qui le fascine. Cette femme, en sc
donnant, prend dans l'esprit de son amant quel-
que chose d’auguste et de sacré. La conviction
où nous sommes alors d’avoir enfin rencontré,
de posséder enfin la créature qui nous complète;
cetiw indifférence subile que nous éprouvons
pour tout ce qui n’est pas elle; cette lumière
soudaine qui du cœur nous monte à l'esprit, de
là se répand à flots sur la vie et nous paraît en
86 LA COMTESSE DU CHALIS
révéler le but suprême; cet orgueil qui nous
enthousiasme et nous rend supérieur, par l’infi-
nie confiance qu’il nous met dans l’âme, à {out
ce qui existe; ce prix singulier que nous alta-
chons aux moindres choses qui concernent notre
passion : toyt cela constitue un éta{ sans pareil
et plein de délices. Amour! çelyi qui seul a
connu tes plaisirs peut se vanter d’avoir vécu!
La comfesse n'avait jamais été aimée avec
celte fougue arbitraire. Pour mieux dire, elle
n'avait jamais élé véritablement aimée. Elle, non
plus, elle ne s'était fait jusqu'alors aucune idée
de cette existence pénétrée par une autre exis-
tence, de ce sentiment passionné perpétuelle-
ment avivé par les ressources infinies de la force
et de la jeunesse. Auprès d'elle j'éprouvais des
emportements sans but. Ma passion tenait de
l’idolâtrie. Elle s'élevait jusqu’à l’extase.
— Quel singulier homme vous êtes ! ne cessait
de me répéter madame de Ghalis.
Elle m'aimait à sa façon, c’est-à-dire d’une
OU LES MŒURS DU JOUR. 87
façon que je pourrais appeler « comparative. »
Un moment subjuguée, elle reprenait aussitôt
possession d'elle-même. Cela la ravissait de me
voir, dans mes transports les plus passionnés,
contempler de tout près, en l'entourant de mes
deux bras, sa tête si chère et si belle. Mais elle
ne se sentait ni intimidée par mes regards, ni
maîtrisée par mes transports. [mperturbable,
avec ses yeux bleus, ses lèvres à demi dépliées
par un beau sourire, elle avait toujours l'air
absorbé dans une contemplation intérieure, qui,
mieux que mes caresses, lui soulevait l'âme et
l’entrainait si loin, qu’elle ne m’apercevait plus.
Quelquefois, supposant que le souvenir d’un an-
cien amant l’occupait peut-être, je me désolais.
Elle m’interrogeait alors, et il n’y avait aucun
moyen de ne pas répondre, car elle était impé-
rieuse et voulait tout connaître. Mais elle se met-
tait à rire quand je lu] avais confessé mes soup-
çons, et, frappant ses deux mains l’une eontre
l'autre. |
— Mon Dieu! que vous êtes bête ! s’écriait-elle.
8 LA COUUTESSE DU CHALIS
-
XXX
J'avais beau lui donner des conseils de pru-
dence, elle ne les suivait jamais. Ti lui était 1m-
possible de se soumettre à une gène. Ce qu’elle
souhaitait devait être fait sur-le-champ. Peu à
peu, j'en arrivai donc à passer tous mes instants
auvrès d'elle. Chaque jour, vers midi, je venais
la prendre. Je la voyais de loin sur le chemin,
s’avançant au-devant de moi, dans ce costume
demi-galant, demi-masculin, qu’elle porta la
première, et qui, depuis, fut adopté par toutes
les femmes : robe courte et veste flottante en ca-
chemire noir, tout pailleté de grains de jais,
jupon de Jaine rouge dépassant la robe, hautes
bottines enserrant le bas de la jambe, gants de
peau de couleur $aumon, chapeau-assietle ac-
compagné de ces rubans tombant jusqu'aux talons,
et si plaisamment appelés : suivez-mor, jeune
homme. Ainsi vêtue, avec une grosse boucle de
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 89
ses blonds cheveux flottant sur son épaule, ct
s'appuyant sur une ombrelle au manche en ivoire
de narval, elle marchait à mon côté, et le soleil
faisait étinceler les broderies de jais de sa veste,
qui ressemblait de loin à une armure noire.
Nous allions à travers les roches, à la recherche
de quelque coin perdu sous les branches. Là,
étendus sur les mousses odorantes, au bord
d’un clair ruisseau bavard, les têtes ombragées
par les panaches de feuilles des châtaigniers,
nous demeurions des heures à parler de mille
choses charmantes. Le lac, à une immense pro-
fondeur, reluisait au-dessous de nous, bleu, pai-
sible, avec de légères guirlandes d’écume sur
les bords. Les nuages irisés glissaient silencieuse-
ment sur nos têtes et promenaient leurs ombres
tout le long des plaines et des monts.
Et chaque soir, à la nuit tombante, je la re-
trouvais encore. Je me glissais à travers la haie
décorée de clématites qui séparait son jardin de
la route, et je m’avançais, les bras étendus, à
travers les arbres, vers une porte dérobée où elle
90 LA COMTESSE DE CHALIS
m'attendait. Lorsque j’étais arrivé là, une main
qui ne tremblait pas saisissait la mienne. Elle
m'entraîpait, dans les ténèbres, vers la chambre
disposée tout exprès pour me recevoir. Tout le
monde dormait an chalet : les gens et les enfants,
et cependant nous parlions bas, nous ne par-
lions même pas. Nos lèvres, pour exprimer nos
sensations, n'avaient que faire de la parole. Ces
belles nuits qù noys n'avions pour nous éclairer
que la lumière des étoiles tremblotant à travers
les rideaux de feuilles élégamment suspendus
devant notre fenêtre ouverte ; ces nuits d’amour
qu'embaumait le vent des montagnes, tont par-
fumé de senteurs de roses et de jasmins; ces
nuits de silence; d’extase, de caresses passionnées,
que nous savourions avec Jes défaillances et les
impétuosités de la jeunesse, quoiqu'elles aient
été suivies de bien d’autres, pesantes et solitaires,
celles-là ! quand je vivrais mille ans, Je ne les
oublierais jamais !
OU LES MŒURS DU JOUR. 91
XXXI
Cependant quelquefois le monde venait nous
séparer avec ses obligations tyranniques. Il y
avait surtout de eertains jours où les visiles af-
fluaient au chalet. C'étaient, pour la plupart,
des gens de haute naissance ou de grande situa-
tion, appartenant à toutes les nationalités de la
terre, et qui, se rendant en Suisse ou en Îtalie,
et traversant la ville d’Aix, auraient cru manquer
aux convenances s'ils n'étaient allés saluer la
comtesse. Je me désespérais alors, car tout le
temps qu'elle accordait à ces indifférents éjail
autant de pris sur des heures qui m’apparte-
naient. Pour.elle, elle se soumettait à ces con-
trariétés avec une tranquillité d'humeur qui ne
laissait pas de me surprendre. Pendant que je
boudais, feignant de feuilleter des albums dans
un coin du salon, elle se répandait en amabilités
et en prévenances de toutes sprles : rctenant à
92 LA COMTESSE DE CHALIS
dîner les hommes, promenant dans sa voiture les
femmes et les jeunes filles, et ne pensant pas
plus à moi dans ces moments-là que si j'avais été
l'un de ses meubles. Il est vrai que ces visiteurs,
qui m’horripilaient, donnaient à la comtesse des
nouvelles de Paris, lui racontaient les propos
médisants qui couraient, depuis son départ, sur
quelqües-uns de ses intimes, l'entretenaient des
modes nouvelles, des mariages qui allaient se
faire, des anecdotes qu’on citait sur les actrices
des pelits théâtres et quelques autres demoiselles,
des projets de distractions qu’on formait pour
l'hiver, des changements survenus dans le per-
sonnel des ambassades. Quelques-uns lui don-
naient à lire des lettres de Trouville, de Bade,
d'Ems, de tous les lieux enfin où le monde trans-
porte son oisivelé pendant la saisondes chaleurs.
Presque tous lui parlaient du prince Titane, les
uns avec une intention malicieuse, les autres par
habitude, sans y prendre garde. On le croyait à
Aix. N’y était-il pas venu ? Pourquoi donc était-il
parti? Ces questions me mettaient au supplice,
OU LES MŒURS DU JOUR. 93
mais elles ne semblaient pas gêner la comtesse.
Elle était si maîtresse d’elle-même, qu'elle par-
lait du prince avec autant de naturel qu’elle eût
parlé de son mari.
XXXII
J'étais heureux ! Ces nuages même qui s’éle-
vaient entre nous de temps à autre ne faisaient
que mieux resplendir, en s’évaporant, le ciel
charmant de notre amour. Néanmoins — la na-
{ure humaine est insatiable — 1l y avait de cer-
{ains jours où je sentais la tristesse me gagner le
cœur. Quelque chose qui ressemblait à de l’a-
baissement venait altérer la pureté de l'image
qui vivait en moi, et je ne songeais plus alors à
madame de Chalis que comme l'aurait fait un
indifférent mis au courant, par le hasard, des
secrets de son existence. Le souvenir de tout ce
qui s'était passé entre elle et moi au sujet du
prince, les terreurs qu'elle ressentait à l’occasion
LE LA COMTESSE DE CHALIS
de ses letiros, terreur si accüsée qu’elle s’exjli-
quait à peitie par le fait des relations les plus
intimes, la convictioft que Je m'étais faite sur la
nature de ces relalions, et alors l’indignilé d’un
pareil choix, l’idée que la comtesse s’était donnée
à cet homme sans esprit, sans mœurs, qui n’a-
vait rien en lui de ce qui peut faire excuser la
faute d’une femme ! tout cela me navrait, dimi-
nuarit là valeur du trésot que je possétdis. Ce
n’est jamais Impunément qu'on laisse à l'esprit
d'analyse la liberlé de s’apphiquer à certaines
amours : une fois qu’on a commenté à réfléchir
sur ces choses profondes et troubles qui se nom-
ment passion, devoir, l'âme, qui se complait,
par sa nature, à la recherche de toute vérité, ne
peut plus s’ärrêter dans son exploration. Il ne
me suffisait donc pas de penset dau prince : la
comtesse étant la cause déterriinarite de mes ré-
flexions, après avoir pensé à lui, je pensais à elle.
1 je songeais alors que cette femme si belle, si
baut placée par ses attaches de famille et sa for-
tune, s'était donnée à moi bien vitet Le motif
OU LES MŒURS DU JOUR. 95
même ti l’avait poussée à se donner avait je ne
sdis quoi qui me paraissait provenir plus de l’or-
güueilleuse gratitude d’une grande dame que de
amour. Et si ç’avait été un autre que moi qui
se fût trouvé là, si bien à point, pour la faire
rentrer dans la pbssession de ses lettres! Cette
L idée me fäisdit souffrir. D’autres idées venaient
alors s’ajouter à elle. Cette femme que j’adotais
de toutes les forces de mon âme, elle était mariée.
Son mari avait beau la négliger, la laisser, elle
et ses enfants, dans un abandon que ne justi-
fiaient ni le soin de sa santé, ni cette sorte d’in-
différence aristocratique qui passe aux yeux de
certaines gens pour une preuve de bon ton, elle
n'appartenait pas moitis à cet homme; elle n’a-
vait pu se donner à moi sans le tromper. Ce
besoin qu'éprouvent tous les hommes d’estiiner
ce qu’ils aiment, qui prerid sa soürèe däns la
fièrté la plus légitime, ce désir si compréhensible
de voir la fèmme aimée placée dans l’opinion pu-
blique aussi haut qu'elle l’est dans nos propres
cœurs, n'étaient pas satisfaits chez moi. La pos-
96 LA COMTESSE DE CITALIS
session d’une telle femme — tous les hommes
me l’eussent enviée -— flattait mon amour-
propre, en même temps qu'elle satisfaisait mon
inclination ; elle ne contentait pas ma conscience.
Souvent, avec une amertume singulière, et sans
qu’elle s’en doutàt, grand Dieu! je me disais
que si elle était née dans une condition sem-
blable à la mienne, si j'avais été le seul homme
qu’elle eût aimé, si Je l'avais prise, jeune fille,
pour lui donner mon nom en même temps que
mon amour, aucune des pensées qui m'attris-
taient ne me serait venue à l'esprit. Pourquoi le
mariage aurait-il rien gâté dans mon bonheur?
Femmes trop faciles! on ne vous l’a jamais assez
dit,on ne vous le criera Jamais assez aux oreilles :
si sincèrement qu’on vous aime, si dignes que
vous soyez d’être aimées, si légitimes que soient
vos griefs contre vos maris, en même temps que
votre amant prend possession de votre personne,
quelque chose d’amer et de triste, qui n’est pas
le mépris, mais qui, extérieurement, se tradui-
rait par le sarcasme, prend possession de votre
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 47
amant, et l’homme qu'en pleurant, pour la pre-
mière fois, vous altirez sur votre cœur, par le
seul fait d'une pensée que sa délicatesse vous
laissera toujours ignorer, consomme votre châ-
timent !
XXXIII
Puissent les gens superficiels me pardonner
ces réflexions ! Elles ne sont pas du monde, j'en
conviens, mais il était naturel que je les fisse.
Elles se concilient mal, je l’avoue aussi, avec
celte curiosité de la haute société et ces désirs
immodérés de partager son existence dont j'ai
parlé au commencement de ce récit, comme de
l’un des faits particuliers de ma Jeunesse. Je ne
veux ni chercher à nier, ni essayer de pallier au-
cune des discordances de ma conduite; ce que
je tiens à constater, c’est que ces réflexions ne
m'étaient jamaæs venues à l’esprit avant la pos-
session.
8 L\ CONTESSE DE CITALIS
Elles eurent un résultat qui pourta surprendre.
Afin de me faire excuser à moi-même l’origine
et la nature de notre liaison, je résolus d'élever
l'âme de la comtesse et d’essayer de l4 détacher
des futiltés dans lesquelles, jusqu'alors, elle
avait vécu. Singulières contradictions de la con-
science ! je sentais que j’agissais mal en possé-
dant la femme d’un autre, et, ne pouvant prendre
sur moi de la répudier, je cherchais instinctive-
ment à compenset le dommage moral que je lui
causais. La comtesse était très-intelligente, elle
avait la curiosité et le sehtiment des choses, mais
son instruction était déplorable. Pas une idée
juste ! Son bagage intellectuel reposait tout entier
sur les conventions et les préjugés sociaux. Elle
ne se gouvernait que par ses sensations : jamais
par la réflexion. J'étais surtout choqué de voir
qu’elle ne [ût jamais. Je l’interrogeai : elle m’ap-
prit qu'il n’y avait pas un livre chez elle. Non-
seulement elle ne possédait pas la plus légère
notion des sciences, mais les chefs-d'œuvre de
l'esprit humain, même ceux qui semblent avoir
OU LES NŒURS DU JOUR. 99
été spécialement écrits pour les femmes, elle
savait à peine leurs noms. La Gazette des étran-
gers, la Vie parisienne, qu’elle recevait à Aïx,
c'était là sa littérature! Elle me parlait parfois
des théâtres ;: je lui demandait quels étaient ceux
qu’elle fréquentait. Elle me répondit qu’elle allait
à l'Opéra et aux Italiens pour y voir du monde,
mais que, pour son plaisir, elle préférait, et de
beaucoup, les Variétés, le Palais-Royal, les
Bouffes-Parisiens. Ainsi, cette femme dont le
goût faisait loi dans la première ville du globe :
dont les toilettes, les bijoux, les livrées, les
ameublements pouvaient être cités comme des
modèles ; celle femme, reine par la beauté, le
charme, les manières, la distinction, elle ne re-
cherchait d’autres aliments pour son esprit que
les turpitudes de la Belle Hélène et les inepties
de Bu qui s'avance!
100 LA COMTESSE DE CHALIS
\
XXXIV
— Est-ce que j'ai le temps de lire! répondit-
elle aux observations que je me permis de lui
adresser,
Etcomme je n'osais rien dire, car elle me dés-
armait par son assurance, elle reprit avec un air
de raillerie qui dissimulait mal un méconten-
tement intérieur : |
— Les femmes, de.nos jours, n’ont qu'une
obligation à remplir envers la société : PLAIRE !.…
Quand pour la première fois vous m’avez ren-
contrée, vous êles-vous informé de ce que je
pouvais avoir de mérite ? Non. Je vous ai semblé
belle ; vous m'avez vue très-entourée ; on vous a
dit que j'étais l’une des trois ou quatre femmes
qui donnent le ton à l’Europe. Gela vous a en-
thousiasmé. Vous m’avez adorée, vous m’adorez
encore. Si j'en savais aussi long que vous sur
OU LES MŒURS DU JOUR. 101
une foule de choses, m’aimeriez-vous davantage ?
Vous êtes professeur, c’est bien. Tâchez de ne pas
devenir pédant, mon cher.
Je ne dis rien encore, elle avait raison. Je rc-
fléchis que ce n'élait pas la fréquentation du
prince Titiane qui aurait pu modifier de telles
idées. De quoi ce corrompu pelit crevé pou-
vait-1l bien parler à sa maitresse? Mais le mari!
comment celui qui avait indissolublement lié sa
vie à la sienne, qui répondait en quelque.sorte
de la direction de ses idées et de sa conduite,
comment n’avait-il pas essayé de tenter ce que
moi, son amant, je voulais faire ?
Je réfléchis alors que je m°y étais mal pris avec
la comtesse, et j'attendis qu'une circonstance me
fournit le moyen de poursuivre le but qu’à tout
prix maintenant je voulais atteindre,
Ce
102 LA COMTESSE DE CHALIS
XXXV
Cette circonstance se présenta de la manière la
plus inattendue, à l’occasion d’un savant qui avait
failli se noyer en explorant les rives du lac du
Bourget pour y trouver des débris d'habitations
Jacustres. Tout le monde s’entretenait en ville de
son accident, et, par contre, de ses recherches,
Le bruit en vint naturellement aux oreilles de la
comtesse. Comme elle ne comprenait absolument
rien à ce sujet de conversation, et qu'elle était
désœuvrée d’ailleurs, un soir où nous nous pro-
menions en tête-à-tête, elle me pria de lui expli-
quer «ce que cela signifiait. » Instruit comme je
l'étais par l’expérience, Je ne commis pas la faute
de la satisfaire, mais, voulant exciter sa curiosité,
je lui fis une réponse vague, qui devait être du
chinois pour elle. Elle tomba immédiatement
dans le panneau que je lui tendais. Alors, afin
de la piquer au jeu, je lui dis que toutes les
OU LES MŒURS DU JOUR, 103
sciences se tenaient entre elles ; qu’il était im-
possible de lui donner la plus faible notion de
l’une sans lui parler des autres ; qu'il y avait des
préliminaires à toutes choses, que les prélimi-
naires étaient bien arides, et qu’ils pourraient :
nous mener loin, l’ennuyer peut-être.
— Est-ce que vous me prenez pour une sotte ?
me répondit madame de Chalis. J’exige mainte-
nant que vous me metliez à même de comprendre
ce dont tout le monde parle autour de moi.
Alors. la situation eût peut-être été ridicule,
si elle n'avait eu ses côtés touchants ! alors je fis
appel à tout ce que la nature a bien voulu me
déparur d'intelligence, et me voilà auprès de
cette belle jeune femme, si frivole, à laquelle on
n’avalt jamais parlé que de fadaises, levant le
doigt vers les étoiles, et expliquant pour elle,
dans un langage que je m'’efforçais de rendre
aussi clair que possible, les plus formidables pro-
blèmes qui aient jamais passionné l’humantié. Je
commençai par retracer l'histoire de la formation
104 LA COMTESSE DE CHALIS
_probable des mondes. Je dis leur nombre, leur
éloignement de la terre, leur volume, les lois en
vertu desquelles ils se meuvent à travers l’espace,
décrivant les planètes après les soleils, et parlant
des étoiles naissanies, après avoir mentionné les
mondes vieillis, les mondes morts. De là, je
passat à l'habitabilité des sphères célestes, el,
m’appuyant sur l’exemple de la terre, je relatai
sommairement par quelles phases successives le
globe, passant de l'état gazeux à l’état liquide,
puis s’entourant d’une légère écorce, parvint à
se couvrir enfin de végétaux. Après cela j’indiquai
la première apparition de la vie sur le globe, puis
je décrivis les soulèvements du sol, les commo-
tions volcaniques, les continents émergeant de
l'onde ; et alors je traçai l'esquisse de la théorie
de l’enchaînement des êtres, les uns sesubstituant
aux autres, dans l'effort lent et continu de la na-
ture qui va toujours de perfectionnement en per-
fectionnement. Une heure m'avait suffi pour
condenser dans une improvisation rapide les: dé-
couvertes de Galilée, de Copernic, de Kepler, de
OU LES MŒURS DU JOUR. 10
Newton, de Laplace. Il ne me fallut guère plus
pour passer en revue les travaux de Geoffroy
Saint-Hilaire, de Lamark, de Lyell, de Vogt, de
Darwin. Je fus assez heureux pour me faire com-
prendre et pour exciter la curiosité de mon au-
ditrice. L’immense tableau que je déroulais à
ses yeux était si nouveau pour elle, qu’elle m’é-
coutäit sans mot dire. Toutes les idées qu’elle
s'était faites, ou plutôt que, petite fille, des
maîtres qu’elle n’écoutait pas, lui avaient logées
dans l'esprit, étaient renversées. Les origmes
sauvages et l’antiquité de la race humaine m'a-
vaient ramené au but de ma dissertation, c’est-à-
dire aux recherches du savant qui explorait le
lac du Bourget. Lorsque je fus arrivé là, feignant
de croire que la curiosité de la comtesse était
amplement satisfaite, je m’arrêtai. |
Mais elle ne le voulait pas ainsi.
— Après ? dit-elle. |
Elle me regardait avec la stupéfaction d’une
créature qui entendrait parler une pierre. J'avais
grandi dans son esprit de cent coudées.
106 LA CONTESSE DE CIHALIS
Alors, m’encourageant moi-même — j'avais le
cœur enflé de mon triomphe — je retraçai l’his-
toire toujours émouvante, quoique désolante
toujours, de l'humanité. Je la représentai débu-
tant sur la scène du monde par l'anarchie, la
violence, mille superstitions, qui, pour changer
d'objets, n’en devaient pas moins être éternelles.
Je dis la continuelle répélition des mêmes causes
amenant imvariablement les mêmes effets: les
empires fondés par l’ambition d’un seul, allant
Loujours en élargissant leurs frontières, et péris-
sant enfin, les uns après les autres, par l’exagé-
ration du principe d’envahissement. L'Inde, l’É-
gypie, la Mésopotamie, la Perse, Carthage, la
Grèce, Rome, passèrent tour à tour dans mon
récit, avec leurs cortéges de grands hommes ; —
J'entends par là, non ceux qui se firent un nom
par l'oppression et par la guerre, mais ceux qui,
d’un cœur fort et d’une âme magnanime, travail-
lèrent par la science, la philosophie, les lois, les
arts, à l’ennoblissement et à l’affranchissement
de l’humanité. Cette manière d’envisager la phi-
OU LES MŒURS DE JOUR. 107
losophie de l’histoire touchä singulièrement la
comtesse. Dès le début de mon récit, lorsque je
fis le dénombrement de ces mondes, sphères dé-
mesurées régulièrement charriées à travers l’es-
pace, et qui, pour une femime futile comme elle,
ne représentaient que des tâches d’orpalpitant dans
Ja nuit sur un voile bleu, une sorte d’admiration
s’était peinte sur sou visage. Elle ne jugeait pas
l'univers si vaste, si merveilleusement administré.
Mais quand je lui montrai, en même temps, et le
génie et la stupidité de la foule pensante ; lorsque
relatant les événements les plus importants de
l’histoire moderne, je signalai l'esprit de routine
et d’obscurantisme s’opposant cotistamment aux
efforts du libéralisme et du progrès, oh ! alors,
elle fut émue. |
— Je ne m'étais jamais doutée de tout cela!
s’écria-t-elle.
Cependant 1l ne pouvait pas me suffire d’avoir
fait à ses yeux ce naïf et chaleureux étalage de
mon savoir. Dans ma pensée, l'ensemble des faits
que je verinis d'énumérer ne constituait que Îles
108 LA COMTESSE DE CIFALIS
prolégomènes d'une démonstration plus utile. Il
fallait une conclusion à tant d'événements inco-
hérents, et cette conclusion, selon moi, ne pou-
vait consister qu'en des principes de morale fixe,
aboutissant à une règle de conduite.
J'avais pris madame de Chalis par la main, et,
l’'amenant à une place d’où l’on découvrait une :
immense étendue de la voûte céleste :
— Supposez-vous, lui dis-je, que cet univers
se soit fait tout seul, ou qu’une volonté loute-
” puissante et intelligente ait présidé à sa création?
Croyez-vous, en admirant l’ordre qui régit ces
milliards de mondes, que cette volonté s’exerce
encore, et ne vous sentez-vous pas en droit de dire
qu’elle s’exercera dans tous les temps ? Ne me ré-
pondez point par des banalités de catéchisme. S'il
est un Dieu — et ce Dieu est, ou 1l devient
possible de constater des effets sans cause, ce qm
serait absurde — ce. Dieu existe pour tous les
hommes, à quelque religion qu'ils appartiennent,
et ce n’est pas seulement depuis dix-neuf siècles,
c'est de toute éternité que, par son œuvre, et par
OU LES MŒURS DU JOUR, 109
son œuvre uniquement, il s’estaffirmé. Descendez
maintenant dans votre conscience: ce n’est pas
parce que vous avez reçu une éducation quel-
conque, c’est uniquement parce que vous faites
parlie de la race humaine, que les notions du bien
et du mal vivent en vous. Malgré vous, quelque
intérêt que vous pensiez avoir au contraire, le mal,
quand il se traduit à vos yeux par un fait, vous
cause une répulsion instinctive, et dans la vie
comme dans l’art, lequel n’est que la représen-
tation idéalisée de la vie, vousne pouvez vous In-
téresser qu'au bien seul. Je ne vous apprendrai
rien de nouveau en vous disant que dans tous les
temps les mêmes idées de justice, d’honnêteté, de
bienfaisance se sont imposées à l’humanité. Les
hommes ont fait le mal, il est vrai, mais c’est
quand leurs passions les poussaient à le faire, et,
remarquez ceci : les hommes n’ont jamais pu le
faire sans être convaincus qu'ils le faisaient. Dans
l'ignorance où nous végétons à l'égard des fins de
ce monde, il est donc une règle à l’aide de laquelle
nous pouvons toujours nous conduire, si toutefois
| 7
410 LA COMTESSE DE CHALIS.
nous avons l’âme assez élevée pour ne pas con-
sentir à vivre d’une existence purement bestiale,
et si, en vue de nous ennoblir, et non pour une
récompense, nous voulons remplir librement les
plus nobles de nos fonctions. Ces fonctions eussent
été moins nobles si une obligation quelconque et
implacable, telle que la satisfaction de nos besoins,
par exemple, nous y avait assujettis. Ce qui fait
notre honneur lorsque nous les accomplissons,
c'est que rien ne nous force à les accomplir. Dieu
étant — à examiner ce qui se passe parmi les
hommes — il faut conclure que les desseins de
Dieu sont impénétrables, car il ne peut être que
juste, et l'injustice s'étale partout ici-bas ; car il
ne peut être que bon, et la méchanceté trop sou-
veat triomphe ; car il ne peut être qu'intelligent,
et la soltise nous gouverne. Mais tout impéné-
trables que soiént les desseins de Dieu, on peut
dire que celui qui pratique avec intelligence la
justice et la bonté les favorise. Celui-là, plus 1l
agit bien, plus il s’élève au-dessus de la condition
animale et se rapproche de la condition divine,
OÙ LES MŒURS DU JOUR. a11
Là est notre devoir. En cela doit être notre but.
En dehors de cela, tout n’est que contradictions,
ténèbres, mensonges. Si donc nous ne pratiquons
pas le bien, commeil Je faudrait, par suite d’une
passion véritable pour le bien même, prati-
quons-le par dignité hymaine, en vue de nous
hausser au-dessus de nous-mêmes et de nous rap-
procher du Créateur. .
XXXVI
C'était à mon tour d’être ému. Je n’avais pu
remuer de telles idées avec une âme froide ou
purement spéculative. La comtesse cependant se
demandait où je voulais en venir. Elle me le dit.
Le rôle que je m'étais tracé à l'avance me parut
_alors d’une délicatesse excessive.
— Vous devez me prendre pour quelque rhé-
teur, lui dis-je en souriant. Il est si peu habituel
aux gens du monde de débattre de telles ques-
ions! il est surtout si rare de voir un amant les
4112 LA COMTESSE DE CHALIS.
exposer devant l'esprit de la femme qu'il aime!
Tous les hommes semblent s'être donné le mot
aujourd’hui pour ne pas penser. Le seul problème
véritablement digne d'intérêt, non-seulement ils
ne l’examinent pas, ils le repoussent. C’est pour
moi un continuel sujet de stupéfaction que des
créatures intelligentes puissent s'occuper d’autre
chose. L'énigme posée devant nous est si im-
portante! Que sont toutes ces misérables ques-
tions politiques, sociales, économiques qui nous
divisent auprès d’elle! S’enrichir à tout prix,
se divertir, éviter toute préoccupation qui ne
tend pas à la satisfaction de nos petits intérêts
et de nos plaisirs, couvrir nos vices d’un vernis
d’hypocrisie, afin de nous déguiser leur lai-
deur à nous-mêmes : tels sont les penchants
de l’humanité dans la seconde moitié du dix-
neuvième siècle! Eh bien, en vous parlant
comme je le fais, je ne suis stimulé ni par le
vain désir de me montrer supérieur à ce triste
siècle, ni par celui de vous imposer des idées
qui vous semblent une critique déguisée peut-
OU LES MŒURS DU JOUR. 115
être, Une scule chose me pousse : l'intérêt de
votre bonheur. |
— Dites tout ce que vous avez sur le cœur,
me répondit madame de Chalis. En ce moment
surtout, rien de vous ne peut me blesser.
= — Alors, repris-je en la regardant avec ten-
dresse, avez-vous jamais calculé que, par votre
naissance, voire situation dans le monde, votre
beauté, votre fortune, vous aviez dans les mains
une force considérable? votre conscience vous
a-t-elle dit que, jusqu’à présent, par suite de la
singulière éducation qu'on donne aux femmes et
d'un manque de direction dont vous n'êtes pas
responsable, vous n’aviez jamais su vous en ser-
vir? |
— Oui, je me lesuis dit, et bien souvent. Mais
qu'y pouvais-je faire ?
— Croyez-vous que ce soit une existence heu-
reuse? continuai-je; croyez-vous même que ce
soit une existence intelligente et honorable, que
celle de tant de femmes de votre condition, et
qui, si elles n’y prennent garde, va les faire tom-
114 LA CONTESSE DE CHALIS,
ber dans le mépris public? Elles diront, et elles
s’appuieront pour cela sur d’irréfutables exem-
ples, que l’on peut être une honnête temme et
cependant aimer les distractions. Je leur répon-
drai, moi, qu'il en est des divertissements comme
des goûts, dont les uns rapportent de la considé-
ration et les autres le contraire. Quand on vit
d’une certaine manière, on autorise toutes les
suppositions. La foule, qui n’est pas tenue de
savoir ce qui se passe dans les intérieurs, ne peut
baser ses jugements que sur les apparences. Per-
meltez-moi d'entrer dans le détail des choses,
afin de me faire mieux comprendre. Lorsqu'une
femme se montre aux yeux du public vêtue
comme une courtisanc, il se croit en droit d’af-
firmer qu'elle en a les mœurs. Quand il en ren-
contre une autre à Mabille, il suppose immédia-
tement qu’elle ne peut y aller que*pour y faire
un vilain métier. S'il en surprend une troisième
à l’Alcazar, se pâmant de plaisir aux chansons
graveleuses d’une Malibran populacière, il ne lui
est guère possible de se figurer qu’elle ait l'âme
OU LES MŒURS DU JOUR. A1ÿ
pure, et encore moins le goût des choses élevées.
Celle-ci, qui permet aux hommes de tenir devant
elle des propos lestes, voulez-vous que ces hommes
l'estiment? Je sais que, grâce à la facilité des
communicalions, à l'extrême divisibilité des for-
tunes, à une sorte d’impulsian qui vient de haut,
_@t à l'attrait qu'a toujours exercé le caractère
français sur les nations voisines, Paris, depuis
dix ans, a cessé d’être la capitale d’un grand
empire, pour devenir un immense caravansérail
à l'usage des gens qui s’ennuient. Je sais aussi
qu'il n’était guère possible que les mœurs diffé-
rentes de tant de peuples qui s’abattent chez
nous des quatre coins de la terre paur s’y divertir
ne finissent pas par déteindre sur nous. Aujour-
d’hui, en effet, et c’est triste à dire, il n'y a plus,
à proprement parler, de mœurs françaises. Notre
finesse, notre élégance native, notre esprit, cet
art que nous possédions au suprême degré, de
donner de la valeur aux plus petites choses, tout
cela est mêlé, confondu chez nous avec je ne sais
quelle rusticité de manières, un scepticisme
116 LA COMTESSE DE CHALIS
gouailleur et toutes sortes de vices petits et bêtes
qui, depuis que la France existe, n’y avaient
jamais fait que de courtes apparitions. Mais c’est
une raison de plus pour que nous réagissions de
toules nos forces contre cette infection des mœurs
étrangères, Et, pour en revenir à mon point de
départ, je dis qu'il ne suffit pas d’être une bonne
ct honnête femme, mais que lorsqu'on veut être
considérée, 1l faut aussi le paraître.
— Ah! comme avez raison! fit alors madame
de Chalis; tout ce que vous-dites là, je me le suis
dit cent fois à moi-même.
— Eh bien, lui répondis-je, assez surpris de
mon succès, pourquoi, vous qui êtes capable de
réflexion et pensez comme moi sur ces choses dé-
courageantes, pourquoi ne modifiez-vous rien
dans votre existence ?
Elle s'attendait à la riposte, car elle la para
sur-le-champ. |
— Parce que, me dit-elle, je ne me suis jamais
sentie assez forte pour essayer de résisier au cou-
rant qui m'entraîne. On ne fait pas ce qu'on
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 117
juge convenable et bon dans le monde. On fait
ce que les autres font. Je ne sais qui donne l’im-
pulsion ni d'où vient l'exemple. Il en est des
mœurs comme des modes : personne de connu ne
les transforme, toul le monde les suit. Si j'avais
vécu à la fin de ce dix-huilième siècle dont tout à
l'heure vous faisiez un si grand éloge, il est pro-
bable qu’à l'exemple de tant d’autres femmes,
j'aurais élé une personne sérieuse, instruite, pas-
sionnée pour la recherche de la vérité, que j'au-
rais eu l'horreur de l'hypocrisie et des choses fri-
voles, et que j'aurais tenu à honneur de réumir
les célébrités de ce grand siècle dans mon salon.
Je vis, malheureusement, dans la seconde moitié
du dix-neuvième siècle. Ce qu’il aime, Je n’ai pas
besoin de vous le dire. Prenez-vous-en à lui de ce
qui vous déplaît dans mes actions.
— Dieu m'est témoin, répliquai-je aussitôt, que
ma seule affection pour vous a diclé le langage
qui vous mécontente. Si je vous aimais moins, je
ne songerais qu’à vivre en paix auprès de vous,
el, satisfait de l'existence que vous me faites, je
1.
418 LA COMTESSE DE CHALIS
ne m’exposcrais pas à la bouleverser pour vous
servir.
— Vous êtes un très-honnête homme! s’écria-
t-elle alors, en me serrant les mains. Tout autre,
à votre place, n’aurait songé qu’à tirer de moi
une satisfaction d’amour-propre et des plaisirs.
Vous, vous n’avez qu’une pensée : me réeompen-
ser de l’affection que je vous porte. Vous le faites
de la manière la plus délicateet la plus touchante.
Quoiqu'il ne soit guère possible, à une femme
surlout, de rompre avec certaines habitudes et
de remonter certaines pentes, je vous livre la
direction de ma vie. Faites-en ce que vous vou-
drez!
XXXVII
Ohi dans ce moment solennel, j'en fais le scr-
ment, elle élait sincère. Aucune considération
ne l’obligeait à me tromper. De même que ces
damnés dont parle Dante, lesquels, précipités du
OU LES MŒURS DU JOUR. 119
ciel, conservaient dans les flammes le souvenir
des béatitudes célestes, elle avait le regret du bien
qui, jadis, avait traversé ses rêves, Et, stimulée
par moi qui m’efforçais de la rehausser devant
elle-même, elle faisait ce qu’elle pouvait pour
croire en elle, pour remonter le cours d’une
existence dévoyée.
XXXVITE
La preuve de ce que je dis se trouve dans les
modifications qui transformèrent immédiatement
la manière de vivre de la comtesse. Jusqu’alors,
à l'exemple de la plupart des femmes de son rang,
elle voyait à peine ses enfants, et les pauvres
petits, nerveux et débiles, ne vivaient qu’'auprès
de leurs bonnes, dont l’une Allemande et l'autre
Anglaise, leur laissaient faire tout ce qu’ils vou-
laient. Leur première éducation avait donc été à
peu près nulle. En revanche, on ne leur avait
guère inculqué que des idées fausses. Et puis on
120 LA COMTESSE DE CHALIS
les bourrait de gimblettes et de bonbons tout le
long du jour, et quand, soir et matin, on les pré-
sentait pendant quelques minutes à la comtesse,
ils se tenaient devant elle, paralysés par la ter-
reur d’être grondés. Je commençai l’œuvre à
laquelle j'avais résolu de consacrer ma vie en tra-
çant à madame de Chalis ses devoirs de mère. Je
lui appris que sa première obligation vis-à-vis de
la société comme d’elle-même, était de ne jamais
quitter ses enfants. Je lui appris encore que c’é-
tait elle qui devait se charger des moindres dé-
tails de leur instruction jusqu’à ce qu’ils fussent
en âge de passer dans les mains des hommes.
‘ Après cela, j'entrepris de la détourner des pro-
digalités insensées auxquelles elle se livrait, dé-
pensant sans compter, et pour des fanfreluches
qui ne lui rapportaient pas plus d'honneur que
de plaisir, des sommes qui auraient suffi pendant
une année à la subsistance de plusieurs familles.
Je m’efforçai autant que possible, de la tenir
dans une sorte de Juste milieu intellectuel, éga-
lement éloigné du rigorisme ct de la licence. Je
OU LES MŒURS DU JOUR. 111
lui disais qu'une grande fortune consliluait inva-
riablement une criante injustice, et qu'elle ne
pouvait se faire excuser aux yeux des âmes Jibé-
rales qu’autant qu’elle était intelligemment dé-
pensée et qu’une part, très-large, en était faite
aux nécessiteux. Le plaisir de donner est le plus
noble que connaisse l’espèce humaine. Je révélai
les secrets de ce plaisir à la comtesse. Elle m'en
remercia quand elle en eut goûté. Chaque jour,
maintenant, après avoir passé une heure à faire
lire elle-même ses enfants, elle montait avec eux
dans sa voiture el s’en allait courir les environs
de la ville d'Aix, visitant les plus pauvres ma-
sures, forçant sa répugnance pour demeurer
quelques instants auprès de lits nauséabonds où la
misère se débatlait côte à côte avec la souffrance.
Elle revenait de à la bourse vide et l'âme navrée.
— Eh bien, quoi! lui disais-je, allez-vous dé-
faillir ? Vous en verrez bien d'autres, par la suite!
Je vous conseille de vous plaindre. Vous rem-
plissez le rôle de la Providence absente. En con-
naissez-vous de plus beau?
129 __ LA COMTESSE DE CIALIS
Ainsi Je me faisais joyeux pour l’encourager.
Et elle me savait gré de mon intention chari-
table. Plus je pense à ce court espace de temps
où, jour à jour, elle se transformait, plus je me
crois en droit d'affirmer que, malgré son passé,
si elle avait toujours vécu auprès de moi, et loin
du monde, je serais parvenu à faire d’elle la
meilleure et la plus intelligente des femmes. Il
n’élait pas de jour où je ne découvrisse en elle
de nouvelles qualités aimables. Sa beauté se
transfigurait. Elle devenait plus noble, plus
pure. En même temps elle répudiait ce que j'avais
toujours trouvé de blessant dans sa hauteur. Les
lectures auxquelles je l’assujettissais contri-
buaient, autant au moins que mes conécils, à lui
détacher l'âme des billevesées dans lesquelles,
jusqu'alors, elle s’était complu. Je m’efforçais,
en l'instruisant, de la distraire. J'étais enfin, et
de toute manière, ce que devrait toujours être,
auprès de si femme jeune, belle, l'époux qu'elle
anne et qu’elle a chotsr.
OU LES MŒURS DU JOUR. 123
XXXIX
{ nous fallut malheureusement nous séparer
au moment où je touchais au but de mes efforts.
L'époque où chaque année j'allais passer un
mois à Nantes, auprès de mon père, était arrivée.
La comtesse, de son côté, était attendue à
Biarritz. Je ne sais plus quelles raisons elle me
donna pour me convaincre qu'il était indispen-
sable qu’elle allât retrouver ses amies dans ce
licu de plaisance que je ne connaissais alors que
d’une façon vague. Le fait est que je n’y fis pas
d'opposition. Madame de Chalis avait reçu, depuis
quelques jours, de nombreuses lettres qui l'en-
tretenaient des plaisirs sans cesse renaissants de
cette résidence princière. On lui citait les noms
des arrivants, des personnes attendues. On lui
parlait des fêtes qui s’y préparaient, des costumes
qu’on y devait inaugurcr. Elle ne se possédait
plus. Sans m'en rien dire, clle écrivit à Paris à
e
124 LA COMTESSE DE CHALIS
tous ses fournisseurs, à Worth, pour lui com-
mander des robes : à Jordan, son cordonnier —
un artiste! disait-elle — pour lui demander
des chaussures ; à Petiteau, le joaillier, pour lui
réclamer les parures qu’elle lui avait confiées
avant son départ ; à Félix, pour le prier de lui
envoyer quelques-uns de ces chapeaux merveil-
leux, tissus de gaze, de fleurs et d’air tramé qui,
des mains de ses ouvrières, vont se poser sur les
têtes les plus belles et les plus aristocraliques de
l’Europe. La comtesse écrivait encore pour qu'on
lui adressât à Biarritz des dentelles, des gants
de Saxe, des parfums. Tout cela m’inquiétait.
Elle avait beau me dire « qu’elle n’était plus la
même femme, » et que si elle allait à Biarritz,
c’est qu’elle se devait au monde, et qu’elle ne
manquerait pas de m'écrire, el que nous nous
retrouverions à Paris à la mi-octobre, en voyant
ses femmes de chambre passer la moitié de leurs
nuits à confectionner tant d’ajustements ! et la
comtesse écrire tant de lettres! et les pauvres
négligés avec les enfants! je sentais la méfiance
OÙ LES MŒURS.DU JOUR. 125
me serrer le cœur. Je remarquai, le dernier soir,
que les regards de madame de Chalis évitaient
les miens, et puis s’y attachaient à la dérobée
avec une expression singulière. Il ne me fut pas
possible de deviner si c’était le regret de la sépa-
ration qui leur communiquait cet air de langucur.
Elle soupirait. Je la regardai à mon tour. Je ne
sais ce qu’elle vit ou plutôt ce qu’elle crut voir
dans mes regards. Elle détourna la tête. Pour
moi, en m’arrachant de ses bras, je ne pus m'em-
pêcher de verser des pleurs. Je venais de goûler
de trop vifs, de trop purs plaisirs, et celle qui
me les avait révélés, je craignais qu’elle ne m’é-
chappât ! |
XL
En arrivant à Nantes, je trouvai à mon père
un air de mystère qui ne lui était pas habiluel.
J'ai dit que le digne homme m’aimait avec ten-
dresse, J'ajouterai maintenant qu’il avait reporté
126 LA COMTESSE DE CHALIS
sur moi toute son ambition. La rudesse de l’exis-
tence qu'il avait menée n'avait aucunement dé-
teint sur son caractère. Je n’ai jamais connu de
personne de son âge qui fût plus sincèrement
libérale. [Il souhaitait de toute son âme que je
fisse une carrière brillante, mais il avait un sen-
timent si délicat et si élevé de la dignité et de la
responsabilité humaines, qu'il serait plutôt mort
sur place que dé chercher à violenter la moindre
de mes actions. Pour la première fois depuis
mon jeune âge, je me sentis mal à l’aise devant
lui. Je ne me dissimulais pas que ma passion
pour la comtesse pouvait m’entraîner en toute
sorte de hasards. Cette passion dérangeait déjà
les plans d’avenir que mon père avait formés. Je
ne lui confiai rien de mon secret. Je ne voulais
pas l’affliger.
Ce fut lui qui, sans s'en douter, me porta le
coup le plus rude. I] me dit que depuis quelques
mois 1l sentait ses forces baisser, et qu’il devait
songer séricusement « à se préparet pour le
grand voyage. » Comme j'étais tout bouleversé
OU LES MŒURS DU JOUR. 127
en écoutant ces tristes présages, 1l ajouta en sou-
riant que les seuls préparatifs qu’il eût à faire
étaient de m'établir honorablement. Je ne trou-
vais pas la force de lui répondre. Alors il me
confia, loujours en souriant, qu’il m'avait trouvé
une compagne belle, douce, demanières exquises
et d’une modestie charmante; et comme il ter-
minait son panégyrique, un coup de sonnette
retentit, la porte s’ouvril et deux dames entrè-
rent. Îl ne me fut pas difficile de reconnaître
dans la plus jeunc la compagne dont mon père
venait de parler.
Six mois plutôt, en l’apcrcevant, j'aurais sauté
au cou de mon père. Elle n’était pas plus belle
que madame de Chalis, mais quelle différence
avec cette dernière! Une mise simple, un air de
retenue et de pudeur, quelque chose d’aimable
et de virginal répandu sur ses traits, dans ses
yeux, empreint sur toute sa personne et dans le
moindre de ses gestes. Oh! c’est alors que je
compris, et d'une façon accablante, que la dis-
Uünction provient moins de la naissance que de
128 LA CONTESSE DE CHALIS
la pureté de l’âme. Cette jeune fille de famille
obscure, qui avait été paisiblement élevée dans
une ville de province, avait l’air que les reines
devraient avoir. Les mots qui vous venaient aux
lèvres en l’apercevant étaient ceux si poétique-
ment connus : « Je vous salue, Marie, pleine de
grâce. » Elle se nommait Marie, et, comme sa
patronne légendaire, sa vue purifiait le cœur.
Il ne me fut pas difficile de le comprendre :
le bonheur honorable était là, devant moi, pal-
pable, attrayant par sa sérénité même. Il se pré-
sentait avec enjouement et avec décence. Son
silence était éloquent. La jeune fille avait Jégè.
rement rougi en m'apercovant. Sans doute, on
lui avait dit, comme il était juste de le faire, que
je pouvais être un mari pour elle. Cela rendait
sa situalion embarrassante. Mais moi, un moment
ébranlé par la chaste apparition, je me sentis
soudain ressaisir le cœur par le souvenir de la
comtesse, Comme ces malheureux qui, d’excès
en excès, sont arrivés à ne plus pouvoir se désal-
#
OÙ LES MŒURS NU JOUR. 129
térer qu'avec de l’absinthe, je me détournai de
la source pure qui m'était offerte. Elle était trop
saine pour moi,
XLI
Je n’osai pas cependant attrisier d’un refus
formel la joie de mon père. Je lui dis que les
craintes qu’il manifestait pour sa santé ne me
semblaient pas justifiées, el que, sans rien pou-
voir articuler contre la jeune fille qu’il me pro-
posait, et que je trouvais accomplie, je serais
heureux qu’il voulût bien me permettre de ré-
fléchir pendant quelques mois, le mariage étant
chose sérieuse.
Mon père fut-il la dupe de mon hypocrisie? Je
l'ignore. Chaque jour, pendant plus d’un mois,
il fit en sorte que je rencontrasse Marie. Je la
trouvai toujours la même, faisant le plus grand
honneur à son sexe. Rien en elle ne m'indiqua
si J'avais fait sur elle une impression quelconque,
RS
430 LA COMTESSE DE CHALIS
Je remarquai cependant, le jour où j'allai prendre
congé de sa mère, qu’elle disparut du salon
juste au moment où je me levais pour faire mes
adieux.
Les lettres que je reccvais de Biarritz pendant
mon séjour à Nantes ne me contentaient guère.
La comtesse ne me parlait que de fêtes, de parties
de plaisir. Pas un mot des enfants, aucun res-
souvenir des conseils que je lui donnais à Aix,
aucun regrel pour les habitudes qu'elle y avait
laissées. Jerépondaisen me plaignant doucement.
Je lui disais que cette existence exclusivement
composée de distractions me semblait bien vide,
indigne de son intelligence, et qu'elle m'inquié-
tait pour l’avenir. Madame de Chalis m'accusait
alors d'être jaloux, d’avoir un mauvais caractère.
Puis, « pour me faire enrager, » disait-elle,
elle m'annonçait qu'elle changeait régulièrement
OÙ LES MŒURS DU JOUR. : 131
quatre fois de toilette par Jour, et qu’elle éclip-
sait toutes les femmes, lesquelles « lui en vou-
lajent à la mort! » Après cela, elle se livrait à
une joie folle en me parlant du bonheur qu’elle
éprouverait à me revoir. |
Pressée par moi, elle revint à Paris un peu
plus tôt qu’elle ne le voulait. Je la trouvai chan-
gée, hâlée, plus résolue que par le passé, tou-
jours un peu nerveuse, mais plus altière. Elle
était comme grisée. Quels succès a-t-elle donc
obtenus là-bas ? me demandai-je..… En se retrou-
vant dans son centre, elle s'était refaite plus
grande dame, plus indépendante, et moi, néces-
sairegnent, J'étais devenu plus soumis. Voyant
qu'aucune de ses amies n'était encore rentrée à
Paris, elle projeta de partir pour Bade. Je la sup-
pliai de n’en rien faire. Elle dit oui, puis non,
puis soupira, m'embrassa et n'en parla plus.
J'avais quitté le quartier des Écoles, où je demeu-
rais, pour me rapprocher d'elle, — elle habitait
un somptucux hôtel situé dans l'avenue de la
Reine-Hortense. — Presque chaque jour, pendant
132 LA COMTESSE DE CHALIS
un mois, elle vint me voir dans le petit apparte-
ment que j'avais loué rue Miromesnil. Mais à
mesure qu’approchait l’hiver, ses amies rentrant
à Paris, les visites qu’elle daignait me faire devin-
rent de plus en plus rares. Le monde l'avait res-
saisie! Ellenese levaitjamais avant onze heures.
À midi sa toilette était faite. Elle déjeunait alors,
toujours seule, puis elle recevait les hommes de
son intimité Jusqu'à deux heures. Les courses
qu’elle faisait en voiture, chez ses fournisseurs :
couturière, coiffeur, marchande de modes, la
menaient jusqu'à quatre heures. Elle allait aus-
sitôt se montrer au bois, puis elle rentrait en ville
pour faire des visites et prendre le thé, tantôt
dans une maison, tantôt dans une autre. À sept
heures elle dinait, puis elle changeait de costume,
et elle s’échappait alors pour aller au théâtre, de
là au bal, et se couchait enfin, le corps harassé,
mais la tête parfaitement vide, vers les deux
heures. :
Que restait-il pour moi dans une existence si
fiévreusement occupée ? Presque rien. Une heure
OÙ LES MŒURS DU JOUR, 135
au plus chaque semaine. Je l’attendais, elle ne
venait pas, ou bien elle était en retard, et, dis-
traite, me disait, en me priant de l'excuser,
« qu’elle avait mille choses à faire. » Elle se le-
vait alors, me donnait en riant sa main à baiser,
et s’envolait à tire-d'aile. Je souffrais horrible-
ment de la voir ainsi m'échapper, Je n'osais lui
faire des reproches. Je craignais de l'indisposer,
et qu’elle ne profitât de l’occasion d’une querelle
pour rompre. Un jour enfin —1l y avait une
quinzaine que je ne l'avais vue — je compris
qu'il ne me restait qu’une ressource pour retenir
cet astre vagabond, dont la course désordonnée
s'éloignait de plus en plus de mon ciel : c'était
de me laisser entraîner dans son orhite et de me
mêler à sa vie.
XLIIL
Horrible vie que celle-là pour une créature
intelligente! Me voilà plongé jusqu'aux lèvres
| | 8
134 LA COMTESSE DE CHALIS
dans le marais de l’enfer parisien ! Me voilà né-
gligeant toutes choses, n'apprenant plus, ne
travaillant plus, n'ayant même plus le temps de
penser à rien d'élevé ni de sérieux; faisant mes
cours sans les préparer, en courant; quelquefois
me disant malade, — je n'étais qu'abruti! —
pour ne pas les faire. Me voilà, menant à grand’
guides la triomphante existence des gandins!
Me voilà devenu l’habitué des courses, l'un des
piliers d’un club en renom, fatiguant un cheval
chaque jour, et soupänt presque chaque nuit. Me
voilà le soir au théâtre. Et à quelsthéätres, grand
Dieu! Savourant les délices de la Vie parisienne,
le sel attique de la Biche au bois, comparant à
part moi les traits de génie de Tagite et de Dé-
mosthènes avec ceux qui éclatent à chaque ligne
dans cette sans pareille Grande-duchesse de Ge-
rolstein, qui eut l’incomparable honneur d’exci-
ter la curiosité d’un empereur... Me voilà me
réjouissant des lazzi de mädemoiselle Schneider
et donnant mon avis sur les formes de GoraPearl
et de miss Menken ! De là, l'imagination fargie des
OU LES MŒURS DU JOUR. 135
belles choses que je venais de voir et d'entendre,
je m’en allais fairé ma roue dans le monde, ap-
prendre l’art de relever un mouchoir tombé et
d'offrir galamment un éventail, ct de regarder
les femmes entre les yeux, comme on fait si bien
aujourd’hui, avec un petit air goguenard, afin de
leur faire voir qu’on ne les juge plus à craindre.
Plus d’études austères, de méditations profondes,
plus rien de cc travail salubre et fortifiant qui
autrefois faisait pour ainsi partie de moi-même.
Mais, en revanche, de longues séances occupées
à déterminer la coupe d’un gilet avec mon lailleur,
de belles parties de baccarat avec les petits-crevés
de mon club, d'intéressantes correspondances
avec mon chemisier, à l'effet de déterminer la
forme de mes manchettes ct de mes cols, ct des
promenades dans l'allée du Lac! et des exploits
au tir aux pigeons! et des prouesses, et toutes
sortes de gentillesses en patinant sous le regard
des belles dames ! Quand je me rencontrais devant
mon miroir, je me faisais le‘fet du prince Ti-
tiane! -
136 LA COMTESSE DE CHALIS
Ce qu’il ya de réellement effrayant dans cette
existence, c'est qu’on finit par s’y habituer, et
que, tout en ne gardant pas la moindre illusion
sur son néänt, un jour survient où l’on ne peut
plus se passer d'elle. On se fait à cette vie niaise,
composée tout entière d’occupations puériles et
de lugubres billevesées. Quelquefois on se dit :
«C'est trop! » et l’on éprouve des nausées, comme
si on allait la vomir. Et puis voilà qu’elle vous
reprend et qu'on se laisse faire. Figurez-vous un
. malheureux qui, bêtement, a fourré le bout de
ses doigts entre lés pinces de fer de quelque af-
freuse machine. Sa main, son bras, tout son corps,
lambeau par lambeau, se contourne et se tord
entre les cylindres. Il a beau résister, il est sans
force contre la force aveugle qui se joue de lui.
Ainsi celui qui s’est laissé saisir par les pinces de
fer de la frivolité ne sort plus qu’en morceaux de
ses engrenages |
DE LES MŒURS DU JOUR. 137
XLIV
O jours délicieux d'Aix, où éliez-vous alors!
Et vous surtout, où étiez-vous, années viriles de
ma jeunesse! Lorsque l’hiver, dans ma cham-
brelle d'étudiant, je passais là moitié de mes
nuits, courbé sous la lampe, à rechercher les
causes des plus grands faits de l’histoire de l’hu-
manité! lorsque je vivais des émotions qui avaient
remué les cœurs de tant d'hommes illustres!
prenant pari çontre César, m'attendrissant au
souvenir de Marc Aurèle, me faisant à moi-même
le serment de toujours mener une vie pure, dé-
” gagée d’ambitions mesquines, de ne me passion-
ner Jamais que pour les causes justes, les choses
élevées! Où étiez-vous, noble croyance au bien,
amour immodéré de la justice! Maintenant, dis-
cret chevalier d’une jolie femme, je me rendais
chez elle, à l’ordre, chaque jour, et c'était elle
qui daignait régler l'emploi de mon temps. Ce
8.
138 LA COMTESSE DE. CILALIS
que je devais faire, elle l’indiquait ; ce que je de-
vais dire, penser, elle l’inspirait. Elle me cher-
chait dispute sur la coupe de ma barbe et la
forme de mes cravates. Elle me donnait des com-
missions pour son marchand de chiens. Elle me
consultait sur ses parures. Elle me priait de lui
faire la lecture des journaux de mode. Elle me
disait : « Ce soir vous m’accompagnerez à Mabille.
Nous serons six personnes, nous nousamuserons. »
Elle me disait aussi : « Tout le monde parle de
Thérésa. Je veux la voir. » Et, arrivée à l’Alcazar,
assise dans la fumée des pipes, coude à coude
avec les buveurs de faro, elle riait aux éclats en
écoutant la chanson de la Femme à barbe. Ne me
fallut-1l pas un jour les présenter l’une à l’autre!
La comtesse fit à l'artiste des carrefours autant
de compliments que, moi, J'aurais osé en faire à
la Patti. Je la menai aussi au bal de l'Opéra, en
loge d’avant-scène, avec deux deses jeunes amies,
mariées comme elle, mères comme elle, et, à
deux heures du matin, bras dessus bras dessous,
— il gelait! — nous allämes tous souper au Café
OU LES MŒURS DU JOUR. 139 .
anglais. Les maris y étaient, l’un prince, et l’autre
duc : c'était complet!
XLV
Cependant 11 n’était pas possible que mes mo-
destes revenus pussent suffire longtemps aux dé-
penses que nécessitait une si honorable existence.
Je jouais, dans l’espoir de pouvoir ménager mon
pêtit capital ; mais, comme le jeu m’assommait,
je jouais mal, et je perdais, et le capital dimi-
nuait. Il n’était pas de mois où je ne me visse
obligé de vendre quelques fractions de mes rentes.
de le faisais avec la conviction que je ne les rat-
traperais jamais. Îl me semblait toujours qu’il y
avait devant moi un grand trou noir vers lequel
je courais à perte d’haleine. Un jour, comme je
ne possédais plus rien que les émoluments de ma
place, et j’avais même déjà quelques petites dettes,
je reçus un pli cacheté qui m'invitait à passer au
ministère dont je relevais. Il paraît que mes ex-
140 LA COMTESSE DE CHALIS
ploits avaient fait du bruit en haut lieu, qu'on
avait demandé quel était ce jeune homme qui
faisait tant parler de lui, qui patinait si bien,
jouait si mal si gros jeu, et se montrait partout
avec la belle comtesse de Chalis et ses intimes. En
apprenant que ce n’était rien moins que «l'espoir
de l'Université,» en s’élait ému de pitié, et, pa-
ternellement, on m'avait prié de venir pour écou-
ter les exhorlations qu’on était en droit de me
faire. Je me montrai touché jusqu'aux larmes de
ces exhortations, et encore plus de la faveur dont
on voulait bien m'honorer en doublant mes ap-
pointements et me nommant professeur chargé
de cours à la faculté de Bordeaux. Un si considé-
rable avancement en d’autres temps m'aurait
rendu fier ; mais j'aurais préféré mourir que de
me séparer de la comtesse. Je refusai. Alors mon
protecteur changea de langage. Il me dit qu’on
avait les yeux sur moi, qu’il y avait lieu de
craindre qu'après avoir élé l’honneur du corps
enseignant, Je ne devinsse sa honte, que j'étais
inexcusable de passer mes nuits dans des tripots,
OU LES MŒURS DU JOUR. 1H
qu'on ne m’envoyait à Bordeaux que pour m'ar-
racher à une existence coupable, que si je m’obsti-
nais à refuser la faveur dont j'étais l’objet, on
exigerait de moi ma démission, et qu’alors je
pourrais en toute liberté courir à ma perte.
- Séance tenante, je donnai cette démission. Mais
je nc le dis point à la comtesse. Elle l’apprit quel-
ques jours plus tard, les journaux en ayant parlé.
Je m'attendais à ce qu’elle me demandât une
explication; mais elle se contenta de rire.
— Vous avez parfaitement fait, me dit-elle.
Le professorat ne vous seyait guère. Vous êtes
homme du monde, mon cher, homine de plaisir
avant tout!
‘ XLVI
Un mois auparavant j'avais reçu une lettre de
mon père. Îl me disait qu’il y avait peu de conve-
nance à moi de tarder plus longtemps à prendre
142 LA COMTESSE DE CHALIS
une décision au sujet de la jeune fille qu’il m’a-
vait proposée. Plusieurs partis se présentaient
pour clle, dont l’un, entre autres, à mon refus,
semblait devoir lui convenir. Je répondis immé-
diatement que je ne pouvais me décider à me
marier. À partir de ce jour les lettres de mon
père devinrent tristes. L’exccllent homme ne
voulait pas chercher à exercer une pression sur
moi, mais il se méfiait de quelque chose, me
voyant refuser si nettement de lui complure. Je
ne confiai rien de cela à la comtesse, non plus
que de la gêne dans laquelle j’élais tombé. Elle
ne s’informait jamais de mes ressources. Qui
est-ce qui n’avait pas cent mille francs de rentes,
sclon celle !... Il y avait alors un redoublement
d'intensité dans ses occupations. Mélangeant le
profane et le sacré, elle patronnait des loteries de
bienfaisance et faisait jouer par ses amis, dans
son salon, des opérettes presque grivoises, au
profit des crèches. Et puis, afin sans doute de
varier ses plaisirs, elle assistait aux grandes
séances de la chambre. C'était pour moi un sujet
OU LES MŒURS DU JOUR. 143
d'ébahissement tou jours nouveau que celui de son
existence. Se mit-clle pas en tête de se donner
un jour en spectacle dans je ne sais quelle repré-
sentation de tableaux vivants ! Cette représenta-
tion, 1l est vrai, n'avait pas plus de cinquante
personnes pour speclatrices, et le costume de la
comtesse était irréprochable de décence. Mais,
malheureusement, 1l lui donna le goût des exhi-
bitions, et quelques jours plus tard, dans un bal
travesti officiel dont on parlera longtemps à Paris,
voyant la foule se presser autour d'une femme et
la suivre en poussant des murmures d’étonne-
ment, je m'approchai pour voir ce que c'était.
Hélas! ce n'était rien moins que la pauvre com-
tesse. Elle portait un costume de Diane, Son cor-
sage décounvrait la naissance de ses bras ct Ja
moitié de sa gorge. Ce corsage n'avait pas plus
de deux doigts de hauteur, par derrière, au-des-
sus de la ceinture. Ses épaules étaient donc ab-
solument nues. Sa jupe de gaze, collant sur les
hanches, faisait valoir plulôt qu’elle ne Ja dégui-
sait l’ample beauté de ses formes, et pour conbJe
4144 LA COMTESSE DE CITALIS
de scandale, cette jupe, relevée sur le côté par
une agrafe, laissait voir dans tout son entier,
jusque par-dessus le genou, le maillot de soie rose
tendu sur la jambe!
XLVII
Oh! quand je vis cela! quand, au milieu des
exclamations de tant d'hommes qui manifestaient
leur mépris par leur admiration même ; quand,
sous les yeux de tant de femmes offensées, de
tant de jeunes filles interdites, je vis ainsi, objet
de désapprobation et de convoitise, cette femme
que j'adorais, dont les beautés, dans ma con-
science fourvoyée, ne me semblaient devoir ap-
partenir jamais qu’à moi seul, je ne sais ce que
j'éprouvai ; mais je crus un moment que j'allais
me jeter sur elle pour l’étrangler ! Elle se sentait
gènée de sa hardiesse, et secouait la tête pour dis-
perser ses cheveux blonds sur ses épaules ; et puis
elle souriait pour se donner une contenance, et,
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 145
traînant ses sandales de pourpre, elle ramenait
comme elle pouvait sur ses jambes et ses pieds qui
paraissaient nus, car ils étaient chaussés de bas à
doigts, la longue traîne de sa robe. Elle ne put
s'empêcher de pâlir en m'apercevant, car elle me
connaissait assez pour deviner l'impression que
produirait sur moi l’inconvenance d’un tel cos-
tume. Mais 1l s'agissait bien de pâlir! Je m'’ap-
prochai rapidement.
— Je vous en prie, lui dis-je, je vous en price
au nom de tout ce que vous avez de plus cher,
ne restez pas ici un moment de plus.
— Et pourquoi donc ? fit-elleen souriant d’une
manière pénible. Est-ce que vous ne trouvez pas
joli mon costume!
— Si, fort joli! mais rentrez chez vous.
— Vous êtes un trouble-fête, répondit-elle en
minaudant. Mais je ferai peut-être bien de vous
obéir, car je me sens une migraine affreuse.
Jela reconduisis jusqu’à sa voiture. L’humilia-
üuon que Je ressentais était si vive, que je ne pou-
9
18 LA COMTESSE DE CHALIS
vais rien lui dire. J'avais les dents serrtes, le
cœur crispé.
H lui fallut passer, ainsi vêtue, devant trois
. cents laquais qui se tenaient dans le vestibule. Ils
regardarent aussi, ceux-là! mais ils ne s'éton-
naient mi ne s’extasiaient.
: Le lendemain, un petit journal qui rendait
compte de la fête décrivit minutieusement le tra-
vertissement de la comtesse en faisant observer
qu'il avait moins paru eelui de « Diane chasse-
resse » que celuide « Drame iau-bain ».
XL VIII
Mais j'avais trop à faire le lendemain peur
m'oceuper de la méchante feuille. Madame de
Chalis vit à mon’air, quand elle entra chez moi,
que j'avais dans la conscience quelque chose qui
voulait sortir. Elle eut beau affecter d'êtrepressée,
disant que Worth l’attendait pour essayer des ro-
LA COMTESSE DE CHALIS 44
hes, je la retins pendant deux heures. Et il lui
fallut tout entendre. Je nesais plus ce que je lui
dis tout d’abord. Elle ne m’imposait pas, en ce
moment, avec ses grands airs. Ce que je me rap-
pelle, c'est qu’au moment où je lui parlai du bal
de la veille, elle me coupa la parole.
— Parce qu’on a vu ma jambe! s’écria-t-alle.
Voilà-t-11 pas de quoi faire tant de bruit! Il yen
a bien d’autres qui montrent la leur. La mienne
West pas si mal tournée, d'ailleurs !…
Ehe voulait me faire prendre les choses en
plaisanterie, mais je l’interrompis :
— L'inconvenance que vous avez commise
n’est pas un fait isolé dans la façon de vivre que
je vous reproche. Elle n’en est que le déplorable
complément. P’extravagance en extravagance,
vousêtes allée hier jusqu'à vous montrer demi-nue
* à plus de quinze cents personnes. Pourquoi vous
arrêteriez-vous? Et jusqu'où irez-vous denrain?
J'ai le droit et j'ai le devoir de vous dire ce que je
vous dis. Il suffit de notre liaison pour que-m'n-
combe visà-vis de moi-même une part de res-
148 LA COMTESSE DE CHALIS
ponsabilité dans certains de vos actes ; et quand
je vous vois courir à l’abîme, il faudrait que je
fusse le plus méprisable des hommes si je ne me
jelais en travers de votre chemin. Ah! laissez-
moi parler ! repris-je avec emporiement, comme
elle se levait pour me répondre; il y a trop long-
lemps que j'attends cette occasion de vous dire
ce que j’ai sur le cœur ; et vous écouterez de dures
vérités. Vous qui, par vos alliances, celles de vo-
tre mari, tenez aux plus nobles maisons de l’Eu-
rope ! vous qui n’avez ni l’excuse de la sotiise ni
celle de l’inexpériencel vous qui disposez d’une
fortune princière et qui avez enfin tout ce qu’il
faut pour pouvoir vous poser dans la société
comme un exemple de distinction et de savoir-
vivre, de quelle manière absurde, compromet-
tante, scandaleuse, oui, scandaleuse, vivez-vous ?
‘ Le monde, dans sa tolérance, voyant que vous
êtes sans mari, pour ainsi dire, s’il connaissait
nos relauions, fermerait les deux yeux pour ne pas
les voir. Il ne se sent ni assez pur ni assez dur
pour ne pas tolérer certaines liaisons quand elles
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 149
on l'ombre d une excuse. Mais le monde peut-il,
même dans sa complaisance excessive, tolérer ce :
que vous faites? Et est-ce une manière d'agir con-
forme au bon sens, au soin de votre dignité, à ce
que vous devez à vous-même, à vos enfants, je
n’cse dire à votre mari, que de vous donner en
spectacle comme si vous étiez une sauteuse? À Aïx,
pendant ces six semaines où je vécus auprès de
vous, connaissant déjà vos faiblesses, je me per-
mis de vous offrir quelques conseils dictés par
une affection désintéressée. [l vous fut facile de
les suivre, et avec une satisfaction de conscience
dont maintenant vous pouvez sourire, je vous vis
revenir à la raison. Mais aujourd’hui qu'avez-
vous fait de vos bonnes résolutions? Vous n'êtes
occupée que de fadaises. Vous ne vous passionnez
que pour d'inconvenants plaisirs. Qu’est-ce que
ces théâtres où vous me traîncz? Et qu'y at-il,
dans ces exhibilions que vous me faites avaler,
qui puisse contenter votre âme? Est-il digne de
vous de-vous montrer dans ces cafés chantants où
vous êles exposée à coudoyer des prostituées ; où
150 LA COMTESSE DE CHALIS
le langage, les chansons, toul ce qui s’y dit, tout
- ce qui s'y fait, est pour voire présence une criti-
que sariglante? Vos enfants... ees douces créa-
tures qui ne demandaient pas à naître, est-ce pour
leur donner de tels exemples que vous les avez
mis au monde? Et ne songez-vous pas qu’un jour,
quoiqu’ils n'aient pas à répondre de votre con-
duite, cette conduite qu'ils auront jugée dans le
silence de leur conscience, un envieux, un ennemi,
une femme, que sais-je? pourra la leur rappeler
pour les insulter? Ah! croyez-moi, vous êtes bien
profondément coupable de ne pas plus songer à
vos enfants! Et pour en revenir à ce travestisse-
ment que vous avez promené sous les yeux du
monde, si vous voulez apprécier vous-même son
inconvenance, rentrez chez vous, ayez la hardiesse
de le reprendre, et, demi-nue comme vous étiez
hier, en public, osez vous présenter devant vos
garçons !
J'avais tout dit. Je m'arrêtai. Pour elle, pen-
dant tout le temps que je parlai, elle ne cessa de
tenir les yeux baissés, en feignant de flairer, mais
OU LES MŒURS DU JOUR. 151
en réalité déchirant à belles dents un bouquet de
violettes. Je croyais l’avoir aecablée. En relevant
le front. elle soariat.
— C'est bien à vous, me répondit-elle, à me
fntre de la morale! Quelle idée vous faites-vous
donc de la nature de nos relations? Mon père, mon
frère, mon mari, chacun de mes amis, les indif-
férents même auraient le droit de m'adresser ces
reproches sévères; dans l’univers entier, vous
êtes le seul homme qui ne l’ayez pas. Vous êtes
mon amant,.je suis votre maîtresse, Que mon
mari mail ou non abandonnée, que vous éprou-
viez pour moi une passion plus ou moins vive, que
le monde ignore ou connaisse notre liaison, æla
ne change rien au caractère de nos rapports. Ces
rapports sont coupables. Nous commettoss en
nous aimant une action partout condamnée. De-
vant un tribunal on vous appellerait mon com-
plice ; et l’on ne pourrait me déshonorer par un
Jugement sans vous flétrir en même temps.
serait vraiment trop commode d'associer, dans sa
conduite, l’inflexibilité pour autrui et l& complai-
152 LA COMTESSE DE CHALIS .
sance pour soi ! Lrop commode surtout d'afficher
publiquement une austérité de Spartiate, et, dans
sa vie privée, de se consoler de tant de rigueur,
en demandant à une femme mariée, mère, de se-
crets dédommagements. Vous êtes mon amant,
vous ne pouvez pas être mon ami. Le châtiment
de la faute que nous commetlons, c’est qu’il nous
est interdit de chercher à l’ennoblir. Tout ce que
nous faisons pour essayer de rendre pure une
telle faute ajoute à sa gravité. À quiconque nous
aurions inspiré quelque sympathie pour une fai-
blesse Simplement avouée, notre hypocrisie de-
vrait faire horreur.
Elle se tut. Je ne la croyais pas de cette force! …
Je me tenais devant elle, vacillant, comme un
homme qui vient de recevoir un coup de massue,
Ce que, l'esprit troublé par ma passion, j'avais
pris pour la vérité — elle-même me le démon-
trait — n’était qu’un sophisme. Voyant que je
ne disais rien, elle reprit la parole d’une voix plus
brève. Je ne lui inspirais aucune pitié.
— Je sais très-bien ce que je fais, et ne n'a-
OU LES MŒURS DU JOUR. 155
buse pas sur les écarts de ma conduite, Mon plus
grand tort, mon tort réel, ce n’est pas de courir,
comme vous me le reprochez, après les distrac-
tions, et même, une fois dans ma vie, d’avoir
voulu jouer le rôle de déesse. Mon tort irréparable,
c'est d’avoir un amant, et cet amant, c’est vous
qui l’êtes! Cela n'est pas prudent à vous de me
parler toujours de mes enfants. Croyez-vous que,
plus tard, s'ils avaient à juger ma conduite, cette
frivolité que vous me reprochez, et même ce que
vous appelez mon inconvenance, ne leur parai-
traient pas des fautes vénielles, auprès de ce fait
révoltant de vous avoir recu dans le lit de leur
père ?.. Ne me parlez jamais de mes enfants !
Je restais écrasé. Alors elle sourit de son triom-
phe. Puis, apaisant sa voix, elle reprit :
— Maintenant, qu’y voulez-vous faire? C’est un
malheur !... Je conviens que je suis faible... je
ne peux pas résister à ma nature. Celte nature,
que vous dites frivole et qui n’est qu’inquiète, me
pousse constamment vers (out ce que j'ignore, vers
9.
#
154 LA COMTESSE DE CHALIS
tout ce qui me semble contenir de nouvelles sen-
sations, Vous voudriez me séquestrer : à quoi bon?
Ne suis-je pas du monde? Comment, pourquoi
quitter mes amies? Que dirait-on si l’on ne me
rencontrait plus nulle part? Née commejelesuis,
avec ce.que vous voulez bien nommer ma beauté,
et surtout. avec ma fortune, je me dois à la so-
ciété. Ces lectures, ces occupations, ces habitudes
d'aumône, que je suis bien loin de blâmer, tout
cela c'était bon à Aix. À Aix, du moins, cela pou-
vait avoir une raison d’être ; mais nous ne sommes
plus en Savoie, nous sommes à Paris aujour-
d’hui.
Sur ces mots, malgré mon accablement, je ne
pus m'empêcher de hausser les épaules.
— Je vous assure que vous êtes très-injuste
envers moi, continua-t-elle avec douceur. Je vous
accorde que j'ai eu tort de porter ce coslume ; mais
s’il était aussi décolleté, ce n’est pas ma faute,
c’est celle du costumier. Si vous saviez que de
peines je suis obligée de.me donner pour vous
voir ! Je n’ai pas l’habitude de sortir à pied, moi.
- OU LES MŒURS DU JOUR. 155
Cela paraîtrail incroyable si seulement je tra-
versais Ja rue sans ma voiture. Je suis dene
forcée d'inventer toutes sortes de prétextes et de
faux fuyants pour que mes gens ne se doutent
pas de nos relations. Vous éprouvez des ennuis
pour moi. Ne méritai-je pas qu'on en supporte?
Vous êtes un ingrat!... Que d'hommes vou-
draient être à votre place!... Sachez que j’ai eu
des rois à mes pieds! et je les y ai laissés.
En ce moment, sans me dissimuler la force de
quelques-uns de ses arguments, je revenais peu
à peu de mon trouble.
:— Quoique vous me contestiez le droit de me
soucier de votre considéralion, répliquai-je, je
ne puis pas ne pas vous répondre. Je conçois
qu’une femme ait du goût pour les plaisirs. Je
déplore qu’elle n’en montre que pour des plaisirs
inconvenants. Mon tort, à Aix, fut de supposer
qu’une personne de votre condition pouvait
rompre à jamais avec ses habitudes mondaines.
Mon tort actuel, si C’en est un, je l’accepte, c’est
de déplorer que vous ne vous montricz pas plus
156 LA COMTESSE DE CHALIS -
du vrai monde que vous ne le faites, car ce n’est
point à l’Alcazar ni même au bal de l'Opéra que
l’on devrait vous voir, mais. seulement dans les
salons. Si j’eus, à Aïx, l’idée qui me remplit au-
jourd’hui de confusion, d'élever en vous dis-
trayant votre esprit par la lecture, de vous don-
ner le goût de l’aumône et de vous attacher à
votre intérieur, cette idée provenait d’un senti-
ment affectueux. Il est donc mal à vous de me le
reprocher. Quoique bien des femmes aujourd’hui
vivent comme vous, il en est, Dieu merci, un
grand nombre qui se comportent avec décence.
Pourquoi imitez-vous les unes et jamais les autres”?
Pourquoi surtout, 1l faut bien que je vous le dise,
quoique vous m’ayez donné de sévères raisons
pour ne pas le faire, pourquoi surtout ne vous
occupez-vous jamais de vos enfants?
En entendant ces mots, elle se leva avec im-
patience.
— Eh! mes enfants! s’écria-l-elle, je ne peux
pas cependant les laver et les habiller! On a des
domestiques pour ces sorles de choses.
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 157
— Mais leur instruction ! lui répondis-je; mais
leur âme à former! mais leur cœur à tourner au
bien! chargerez-vous aussi vos domestiques de
ces soins sacrés ?
— Vous êtes un impertinent! dit-elle, en
s’enveloppant de sa mante.
= Puis, comme je ne trouvais rien à dire devant
sa violence :
— Vous savez bien, fit-elle, que mes enfants
auront un précepteur. Cela ne vous regarde pas,
d’ailleurs. Je n’ai pas pris un amant pour aller
au prêche. Et vous êtes toujours à prêcher!
X LIX
— Elle à raison! me dis-je quand clle fut
paie; elle a horriblement raison! Chose acca-
blante, c’est elle qui me redresse le jugement,
Dans ma vie sludicuse, pleine de bonnes résolu-
lions, J'ai laissé s’introduire une curiosité mal-
saine, La passion a donné le change à ma con-
158 LA COMTESSE DE CHALIS
science. Rien de pur n’est jamais sorti d’une
source impure. Je ne peux pas aimer banorable-
ment la femme d’un autre. Quand on veut en
amour demeurer ponctuel vis-à-vis de soi-même,
on commence par épouser une jeune fille hon-
nêle. On ne se faufile pas dans l'alcôve d’une
femme mariée.
Ainsi, entre nous deux, quoi que nous fassions,
la logique le veut, il ne peut exister que la dé-
bauche. Et la débauche même, la logique le veut
encore, est ce que nous pouvons mettre de-moins
immoral dans nos relations.
Eh bien!... après? Il est évident qu'il n’y a
maintenant qu’une chose à faire. Tant que j'ai
conservé une illusion sur la nature de nos rap-
ports, j'ai pu, l'amour et mon inexpérience ai-
dant, essayer de les épurer. Mais aujourd'hui! …
aujourd’hui qu’elle-même a dessillé mes yeux,
me montrant que, dans cette affaire, le -plus
coupable de nous deux, ce n’était pas elle.… est-ce
que je vais accepter celte situation d'assister si-
lencieusement à une existence avilissante? est-ce
OU LES MŒURS DU JOUR, 159
que je vais encore prendre ma part d’une telle
exisience, en assumer sur moi la responsabilité?
Fi donc!
Le même soir, Je devais retrouver la com-
tesse au bal, dans une maison tierce. Je m'y
rendis le cœur glacé par une irrévocable résolu-
tion. Pendant l'après-midi et toute la soirée, je
m'étais fortifié dans ma volonté de rompre. Je
v'allais à ce bal que pour le dire à madame de
Chalis, et le lui dire, sans qu’elle pût répondre,
en trois mots. Mais en arrivant là... oh! combien
de faiblesse dans un cœur d’homme!... en la
voyant de loin, dans la pleine lumière, noncha-
lamment assise au milieu d’un cercle de femmes,
le front pensif, les yeux rêveurs, l'extrémité du
pied légèrement avancée, les mains croisées sur
les genoux; dans une pose presque chaste, une
pose attristée, qui n’était pas cherchée, mais qu'un
artiste aurait choisie pour la peindre à son avan-
160 LA CONTENSE DE CHALIS
tage, je ne sais ce qui se remua en moi de jeune,
d'attendri. Je m’avançai. Je lui pris la main.
Elle me regarda...
Je n’eus que le Lemps de m’enfuir. Les larmes
me parlaient des yeux.
LI
— Je ne peux pas! me disais-je quand je fus
dans la rue, à pied, sous une pluie battante, cher-
chant à me reconnaître moi-même dans le dé-
dale de mes pensées, et m’imposant l’atroce
sensation d'un froid glacial qui ruisselait sur
tous mes membres pour essayer de réagir. — Je
ne peux pas! me disais-je encore le lendemain,
tout greloitant de fièvre, d’une nuit sans som-
meil, déscspéré de me trouver si lâche.
Elle allait me punir de ma lâcheté.
À partir de ce jour, comme si elle n'avait pu
me pardonner d’avoir été mise par moi dans la
nécessité de se défendre contre mes reproches,
OU LES MŒURS DU JOUR. 161
elle commença à me traiter plus froidement, à
mettre de plus longs intervalles entre ses visites.
En même temps, devant le monde elle affecta de
ne m’accorder que peu d'attention. J'avais, d’une
autre part, des tourments si nombreux et si
harcelants, que je ne m’aperçus pas d’abord de ce
changement de conduite. Après avoir dépensé
mon petit capital, J'étais tombé sous les griffes
des usuriers. En engageant mon avenir, main-
tenant, il me devenait difficile de trouver à em-
prunter, même de petites sommes, al {aux exor-
bitant de deux cents pour eent. La misère, je
ne me faisais pas la plus légère illusion à cel
égard, la misère, ojseau de ténèbres, planait
silencieusement sur moi. La comtesse continuait
cependant à me tenir à distance. de finis par
m’apercevoir de sa froideur. Alors, mais alors
seulement, je fis de tristes’ réflexions sur « mon
bonheur. » Chacun l'aurait envié, à ne le juger
que sur la surface, Et si l’on avait su de quelles
tortures il élait formé! Ah! quels regrets de ne
n'êlre pas marié à vingt ans! d’avoir porté les
162 LA COMTESSE DE CHALIS
yeux sur cette existence du monde, robe de
Nessus, que je ne puis plus dépouiller! J'aurais
été, au pis, professeur ignoré dans quelque ville
de province, avec une bonne femme toute simple,
et mon esprit serait demeuré livré tout entier à
la contemplation, à l'étude, à ses joies si pures.
Un coup de foudre m’arracha à ces réflexions.
LH
Un jour, j'appris par un gandin « de mes
amis » que la veille il s'était trouvé à dîner, au
restaurant des Frères Provençaux, avec madame
de Chalis, deux autres femmes, leurs maris et le
prince Titiane,
Quand j’entendis cela, je refusai d’y croire,
car cela, ce n’élait: plus une inconvenantce,
mais une monstruosité. Comment cette femme si
fière avait-elle pardonné à cet homme si vil! Je
ne pus réprimer le murmure de mon cœur
quand je la revis. Elle me trouva un air singulier
OU LES MŒURS DU JOUR.., 165
et me demanda quelle en était la eause. de le lui
dis. N’avait-elle pas de cœur d'agir amsi? Aussi-
tôt elle prit un air offensé,.
— Ce sont mes amies qui l’ont invité, me dit-
elle. Peuvais-je les en empêcher? pouvais-je leur
raconter ce qui est arrivé à Aix?
— Je n’en sais rien, lui répondis-je. Ceque je
sais, c’est que cet homme s’est eonduit avee vous
comme un misérable.
— Eh! non! fit-elle avec ennui. a agi
eomme tous les hommes, eomme vous-même
vous auriez agi à sa place.
— Comment! moi! Vous osez.. .?
EHe m'interrompit.
— Ïlne m'a menacée de se venger que parce
qu’il était blessé de se voir quitter. Le pauvre
diable m’aimait encore. Mais il n'aurait pus mis
sa menace à exéculion. Je l'ai interrogé à cet
égard. Il m’a répondu avec franchise et il m’a
demandé pardon.
Et comme je voulais parler, ayant à dire uw
monde de choses :
164 - LA COMTESSE DE CHALIS
— ÂAllez-vous être jaloux de lui! reprit-elle.
Quelle sottise! Si je revois le prince, c’est que je
ne puis faire différemment. Comment ne pas le
voir? Le prince fait partie de mon monde. Je ne
puis aller nulle part sans le rencontrer. Je vous
accorde qu’il est un peu fou. Mais qu’est-ce que
cela fait? Et puis, d’ailleurs, il est si drôle!
Je ne trouvai rien à répondre. Ce dernier ar-
gument m'avait rendu muet. Chose bizarre! par
une inclination qui m’est particulière, il y avait
de la franchise dans cet aveu qui m’offensait ; il
me toucha. — Elle agit sans discernement, en
vertu de sa nature faussée, me disais-je; mais
elle est sincère. — C’est ainsi que l'amour me
donnait le change sur les causes qui détermi-
naïent quelques-unes des actions de la comtesse.
À partir de ee moment elle revit le prince presque
tous les jours. [] feignait de ne pas mc reconnaître
lorsque nous nous rencontrions, et il affectait de
se montrer rigoureusement respectueux avec elle.
Le printemps était revenu, et la comtesse avait
modifié ses habitudes, Elle sortait maintenant dès
PP _,,
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 165
huit heures du matin, soit en panier, conduisant
ses poneys elle-même, soit à cheval, escortée de
ses intimes. Ayant de quitter le bois de Boulogne,
elle prenait la goutte au café de la cascade, puis
elle rentrait déjeuner chez elle, et de là se ren-
dait au tir aux pigeons. Le soir elle s’en allait
passer une heure au concert Musard, puis elle
retournait au bois en voiture, et se promenait au-
tour du lac. De là elle rentrait chez elle. On y
jouait en prenant des glaces. Moi, je ne pouvais
suivre; je n'avais plus un sou vaillant. Elle
” croyait que je boudais, se détachait de moi, et
toujours avec elle je retrouvais ce maudit prince.
Parfois je me disais en les observant :
— Ils sont vraiment faits l'un pour l'autre!
LIIT
Cependant j'avais reçu dix lettres de mon
père. Mais, devinant qu’elles ne pouvaient con-
tenir rien que de mortifiant pour moi, je ne les
166 LA COMTESSE DE CHALIS
aveis pas ouvertes. Elles élarent donc restées
sans réponse. Ün matin, comme je faisais les
plus pénibles réflexions sur le tour, tout nouveau,
que le pardon accordé au prince Titiane donnait
à ma situation, je vis mon père entrer chez moi.
Quoique je dusse m'’attendre à cette visite, la
vue de ce parfait honnête homme m’émut si
fortement, que je ne trouvai pas un mot pour
l’accueillir. Je l’émbrassai les yeux en pleurs,
avec la rougeur de la honte. Il n’était pas moins
ému que moi. Nous nous assîmes sans avoir pu
échanger une parole. Mon père me regardait
avec 4utant de surprise que de douleur. Si, me
croyant en bonne santé, on lui avait appris que
je venais de ressentir les premières atteintes
d'une maladie mortelle, je crois qu'il ne m'au-
rait pas autrement regardé. Îl avait été jusqu'a-
lors si fier de moi!
Quand nous fûmes tous deux parvenus à apai-
ser le premier feu de notre émotion, mon père
prit a parole pour m'expliquer le motif de sa
vise, Un de mes collègues du collége, croyant
se
OU LES NŒURS DU JOUR. 167
bien faire, et prenant en pit ma situation,
lui avait écrit pour lui raconter ce qui se disait
au ministère de l’instruction publique sur Îles
causes de ma démission. Mon père savait donc
que je menais une existence pleine de désordres,
et que Je m'étais démis de mes fonctions. Mais
ses informations s’arrêtaient là, et, ne pouvant
mème soupçonner qu’une personne du rang de
madame de Chalis pût être cause de mon incon-
duite, 1l supposait que je m'étais ruiné pour une
«drôlesse ; » et cela, tout en lui remplissant le
cœur d'humiliation, lui laissait pourtant quelque
espoir.
Je crus devoir te désabuser. Je lui avouai que
tout ce qu’on lui avait écrit était de la plus stricte
vérité, mais que la responsabilité de mes fautes‘:
m'’incombait tout entière, et qu’il n'y avait dans
mon fait aucune fie mercenaire. Je m'étais
laissé prendre d’une folle passion pour l’exis-
tence des gens du monde. Peu à peu la fréquen-
tation des oisifs m'avait donné le dégoût de
l'étude, J'avais joué, et é’était par un mouvement
9
»
18 LA COMTESSE DE CHALIS
de susceptibilité, à l’occasion des reproches que
mes supérieurs étaient en droit de m'adresser,
que je m'étais démis de mes fonctions. Mais mon
père, tout en m’écoutant secouait la tête. Il avait
assez d'expérience, et il me connaissait assez
surtout, pour voir que je mentais ou que je lui
faisais une confession incomplète.
— Charles, me disait-il avec sa voix lente,
vous me cachez la vérité. Il doit y avoir unc
femme là-dessous.
En vain je m'efforçais de le convaincre de ma
franchise.
— Il y aurait quelque chose de pis, reprit-l, :
que tout ce que vous avez fait, ce serait d’user de
mensonge. Je veux savoir la vérité, J’ai le droit
de la connaître.
— Eh bien, lui répondis-je avec effort, cette
vérité... Je ne puis vous la dire, mon père.
— Qui vous en empêche ?
— L'honneur.
Sur ce mot, imprudent dans ma bouche, le
vieux marin redressa vivement la tête,
OU LES MŒURS DU JOUR. 469
— L'honneur! fill.
Et ce mot sur ses lèvres avait des accents de
clairon ; il éveillait des. idées de bataille, et l’on
voyait en imagination passer, sous des flots de
fumée, des hommes au front triste, dont le sang
ruisselait sous un haut pavillon,
— L'honneur ! répéta-t-1l.
Puis, haussant les épaules avec une pitié
triste :
— Vous voyez bien qu'il y a une femme là-
dessous !
Je restais muet. Je me sentais maintenant de-
vant le plus auguste des juges.
— Quel est le nom de cette femme? reprit
mon père. |
Même silence.
— Si vous ne dites rien... il y a un mari,
n’est-ce pas ?
Je baissais la tête,
— C’est bien, Je démêle quelque chose dans
vos scrupules.
_ Puis, se levant :
10
470 LA COMTESSE DE CHALÉS
— Je vous verrai demain:
Et, passant devant moi, du ton de Niobé plou
rant ses filles :
…— L'honneur! murmura-t-1l.
de relevai les yeux. Mon juge élait parti.
LIV
- Le Jendemain, dès le satin, mon père revint
chez moi. Il était plus soucieux encore que la
veille. Qui donc avait-il vu ? et que lui avait-on
appris?
— Je vais, dit-il, vous parler à cœur ouvert.
Je connais la cause de tous vos désordres, et,
comme l'âge, Dieu merci! ne m'a pas rendu
assez injuste pour me faire oublier que j'ai été
jeune, je vous avouerai que ces désordres... sans
les excuser, je les comprends. Il a'existe pas
d'homme.qui, ue fois au moins dans sa vie, ne
se soit trouvé aux prises, comme vous, Amec41ne
passion blâmable; et si tous n’ont pes expié deur
OU LES MŒURS DU JOUR, 44
fiule aussr sévèrement que veus, c’est qu'ils
avaient Île eœur moins neuf où qu'ils avaient
bénéficié des circonstances. Jai eu un grand tort
envers vous. Vous connaissant comme je vous
connais, et ayant observé depuis votre enfance
avee quee facihlé vous vous passionnez, sans
cause apparente, je n'aurais pas dû compter sur
une malurité de raison que votre âge ne com-
porte guère, et vous laisser seul, loin de moi,
exposé aux tentations. Ou j'aurais dû vous sui-
vre, Ou J'aurais dû vous marier dès le début de
votre carrière. Ce n'est jamais impunément
qu’on soustrait un jeune homme à la saine in-
Îluence de la vie de famille. Donc j'ai eu tort. Je
le reconnais devant vous.
Qu'est-ce que la nature a donc mis dans le
cœur d'un père! Celui-ci, malgré sa douleur,
voulant me relever à mes propres yeux, s’attri-
buait la responsabilité de mes fautes!
— Je ne vous parlerai pas, reprit-1l, de la
personne qui vous à conduit où vous êtes. Son
nom ne doit jamais être prononcé entre vous et
172 LA COMTESSE DE CHALIS
moi. Je dois vous rappeler cependant sa condi-
tion. Cette personne est mariée, mère. C’est vous
dire que votre liaison ne saurait durer toujours.
Or, il faut, dans ce monde, savoir où l’on va.
Vous voilà ruiné, endetté, vous n’avez plus de
position. À vingt-six ans, avec une volonté ferme,
on peut se relever de bien des choses. Que comp-
tez-vous faire ?
Je me sentais si accablé, que les paroles ne
pouvaient me sortir des lèvres.
— Mais... je comple... je compte travailler,
mon père.
— Travailler! me dit-il, à quoi?
Je ne disais rien.
— Get avenir qui s’annonçait si brillant pour
vous! reprit-il; ces débuts que vous avez faits,
si pleins de promesses ! cette carrière si honora-
ble! tout cela que je vois brisé aujourd'hui, pul-
vérisé, connaissez-vous un moyen quelconque de
le rétablir? -
Je n'avais plus conscience de ce que je di-
suis,
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 175
— Mais... sans doute.
— Comment?
Je me précipitai à ses genoux.
— Je vous en supplie, m’écriai-je, n’exigez
pas de moi que je quitte la femme que j'aime!
de ne peux pas; elle est ma vic!
Mon père méditait. Sa situation était cruelle.
Il avait à mettre d’accord sa conduite avec ses
principes, et, même dans un tel moment, ses
principes lui interdisaient de m’imposer sa vo-
lonté. Bien d’autres à sa place auraient été trou-
ver madame de Chalis. Mais cet homme, réfléchi
Jusque dans sa tendresse, était également inca-
pable d’un mouvement iyrannique et d'une ac-
on banale. Quant à blesser la pudeur d’une
femme, cela ne pouvait pas entrer dans sa pensée,
Il me releva par la main et me fit asseoir. Puis,
méditant encore :
— Je vous vois tellement enfoncé dans votre
folie, qu'il serait inutile de discuter avec vous.
Il faut, et cela ne peut plus larder, que vous
soyez châtié par cette folie même. Vous dites
| | 10.
474 LA COMTESSE DE CHALIS
que vous travaillerez? soit. Je ne vous demande
qu’une chose, mais cette chose, j'exige que
vous me la juriez sur l'honneur. Vous ne ferez
plus de dettes. Celles que vous aviez contrac-
tées, je les ai payées. Vous vous adressere
à moi si vous avez besvin d'argent. Vous avez
gaspillé le bien de votre mère. Le peu que j'ai.
vous appartient. J'aime mieux vous le voir dis-
siper que de vous soupconner de vous déshonorer
par des expédients. Ma pension de retraïte, au
besoin, re suffira pour vivre. Le serment que je
vous dertande, re le faites-vous”?
— Ont.
— C'est bien. Recevez mes adieux nrarnte-
aun£.
LV
Cette scène, que je ne puis analyser, car tous
mes sentiments s’enflamment et s’entre-choquent
aù souvenir de la confusion qu’elle me causa;
OU LES NŒURS DU JOUR. 175
cette seène, dans laquelle mon père se montra si
grand, si profondément prévoyant, et où je jouai,
moi, un si piteux rôle, eut pour effet de me
causer un mouvement de haine eontre la com-
tesse. Peur la première fois depuis que s'était
nouée notre liaison, je vis en elle la cause de ma
honte et de mon malheur; de ma réputation per-
due, de mon avénir anéanti, de ma ruine, de
l’abaissement où j'étais, et surtout, et par-dessus
tout, du profond ehagrin de mon père. Mainte-
sant, entre moi et tous les moyens que je pouvais
adopter pour essayer de me relever, la coratesse
se dressait comme un obétacle. Et en effet, elle ne
m'avait pas seulement pris ma vie, elle preæait
toutes mes pensées. À quoi’étais-je bon, avee les
mquiétudes qu’elle me mettait dans le cœur ? De
quelle chose sérieuse étais-je capable, depuis
qu'elle m'avait habitué à vivre de l’existence des
désœuvrés ? Grâce à elle, je resseniais l'anxiété la
plus aiguë qui puisse percer une âme d'homme;
Ja ais céssé de croire en moi.
(ependant 51 fallait obéir à mon père. Je ne
176 LA COMTESSE DE CHALIS
me faisais même pas une idée da la gravité de
l'engagement qu'il m’avait fait prendre, et je ne
me doutais pas des peines que j'éprouverais pour
le tenir. Je caressais depuis longtemps, à part
moi, l’idée d’un grand livre sur certains faits
trés-discutés de l’histoire de la révolution fran-
çaise. Quelques mois de recherches aux Archives
de l'empire et un an de travail devaient suffire
pour l’achever. Je me mis immédiatement en
quête d’un éditeur. Je lui communiquai mon
plan. Ïl lui plut, quoiqu'il fût d’un libéralisme
à décourager les plus hardis. Grâce à la quasi-
célébrité que je m'étais faite à l'Université, 1l
m'offrit douze cents francs contre la remise du
manuscrit. Je me retirai désespéré. Douze cents
francs! juste la somme que je dépensais en
quinze jours! attendre dix-huit mois pour la re-
cevoir! Et comment vivre jusque-là ? Au surplus,
je ne me faisais que peu d'illusions à cet égard;
je n'étais guère alors capable d’un travail suivi.
La muse de l’histoire n'est pas moins jalouse que
ses sœurs. Elle refuse de se prêter aux calculs
OU LES MŒURS DU JOUR. 177
qui lui sont étrangers. Il faut ne pas aimer, ou
n’aimer qu’elle, pour qu’elle daigne s’épancher.
Je fis alors ce que J'aurais dû faire depuis long-
temps : des économies. Je mis à bas cheval,
tilbury, domestique. Mon loyer était cher. Je
m'étais plu à décorer mon appartement pour y
recevoir la comtesse. Comment déménager,
prendre un logement plus modeste. sans lui
avouer la vérité? Je craignais, en la lui révélant,
de me faire mépriser par elle. De quoi rougit-on
plus que d’être pauvre? I] me semblait pen dé-
licat de lui faire sentir qu’elle était la cause
indirecte de ma pauvrelé. Il me fallait prendre
un parti cependant. Je m’y préparai longuement.
Enfin, un jour, en balbutiant, je lui dis que
j'avais éprouvé des revers de fortune, ajoutant
niaisement, en manière de réflexion, que cela
pouvait arriver aux personnes les plus aisées.
Malheureusement, madame de Chalis était dis-
traite. Elle m’écoutait à peine et me répondait
du bout des lèvres. Elle parut regretter que Je
fusse obligé de quitter mon appartement. Elle
418 LA COMTESSE DE CHALIS
dit que les revers qui me frappaient n'étaient
sans doute pas irréparables, « qt'eke espérail
que toùt s'arrañigerail. »
Je sus depuis que eé jour-k elle était contrariée
à. causé d’une parure qu’elle avait commandée,
par le télégraphe, à Rome, au joaillier Castel-
lan. BHe comptait porter cétte parure ke so
même, et le courrier de Rome qui devait la lui
livrer avait manqué!
LVI
Ce ne fut pas sans peiñe que je pärvins à
trouver ün logement convenable et bon marché.
Une porte bâtarde y conduisait, et H étañt situé à
l'entresol. Je le disposai le plus ékégamment
qu’il me fut possible. La comtesse poussa un er
d'horreur en y entrant; elle le trouva trop bas,
obscur. De mon séjour dans cet appartement
date la plus douloureuse période de mon exis-
nce. Elle se composait d'une misère mal dé-
OU LES MŒURS NU JOUR. 179
juisée ot d'un travail cyclopécn. de ne voulais
rien demander à mon père et j'entendais lui tenir
parole, Après avoir vainement sollicité da faveur
de faire des conférences sur Suétone et Tacite, —
on me refusa net! on me refusa même avec
aigreur! afin de pouvoir vivre, et de très-mal
vivre, je passais la moitié de mes nuits à faire le
métier de correcteur dans une imprimerie, et la
plus grande partie de mes journées était em-
ployée à 6erire des articles, bien peu payés, pour
une rexue d'instruction publique. Le tout me
rapportait environ trois cents francs par mois. À
la rigueur, 1l m'eût.été possible de m’en conten-
ler; mais Je ae pouvais plus me mêler à l’exis-
tence dela .cemtasse. C’est à peine si je trouvais
le.temaps d'aller cher elle. Et pour fainéanter au
hais, au théâtxe, dans le monde, je n'y devais
même pas songer. Si je n'avais été oblhgé de
cacher ma pauvreté avec autant de soin qu’une
action honteuse, 1l m’eût été facile de trouver un
emploi honorable. Je pouvais me faire précepteur
dans une maison riche. Mais je craignais l’eflet
\
18) | LA COMTESSE DE CITALIS
qu’aurait produit sur la comtesse une condition
si peu relevée. J'employais la plus grande parue
de l’argent que je gagnais à tenir mon apparte-
ment en bon état pour l’y recevoir et à me con-
server une mise propre. L'été vint; elle partit
pour Bade. Je ne pus y suivre. Je lui écrivais
de longues lettres mélancoliques et passionnées.
Elle ne les lisait pas. Je m'en apercevais à ses
réponses. Je languissais, je m’étiolais loin d’elle,
mais mon amour ne bronchait pas. L’imprimerie
où je travaillais fut fermée un beau jour pour
cause de faillite. La Revue me payait de plus en
plus mal. L'automne vint. Je n’eus pas le courage
de me présenter devant mon père. Je n’allai pas
à Nantes. La misère autour de moi montait tou-
jours, comme une marée. Il y avait des jours où
j'en étais réduit à vendre quelques-uns de mes
livres pour pouvoir diner.
OU LES MŒURS NU JOUR 18!
LVIT
L'hiver vint à son tour. J'étais dans l'archi
fond de labime. Mais avec mon entêtement de
Breton, je ne demandais pas de grâce, et la com-
esse ne se doutait de rien. Me rencontrant de
moins en moins dans le monde, ne me voyant
presque plus chez elle, elle pensait que tout dou-
cement je me délachais d’elle, que j'y mettais
des formes. Cela lui allait. De mes tourments,
de mes atroces privations, rien ne paraissait. Je
renfonçais tout devant elle. La vérité cependant
ne pouvait tarder à se faire jour. Elle l’apprit de
la façon la plus imprévue. |
Un de mes anciens camarades d’études, le
baron de Montessart, que j'avais rencontré de
temps à autre dans les salons, à l’époque ou j'y
faisais la figure que l’on sait, revenant à Paris
après un an d'absence consacré à parcourir
l'Inde et la Chine, et voulant publier ses souve-
si
18: LA COMTESSE DE CHALIS
nirs de voyage, eut l'idée de s'adresser à mon
imprimeur. Un jour 1l s’en vint à Rimprimerie,
rapportant des épreuves et demandant à dire un
mot au correcteur, On le mena dans le chenil où
je trayaillais, en blouse, les doigts maculés
d'encre. Gomme je n'avais pas été prévenu, je
n'avais pu me dérober, et, entendant ouvrir
ma porte, je levai machinalement la tête. Nous
nous reconnûmes en même temps, et le baron
poussa un cri de surprise :
— Est-ce bien vous?
— Vous voyez.
— Comment êtes-vous descendu là ?
— J'ai perdu lout ce que j'avais.
— Mais. vos fonctions de professeur?
— J'ai eu quelques difficultés avec mon mr
àistre, et j’ai donné ma démission, |
:_ Le baron ne pouvait sc remeltre de sa sur-
“prise.
— Voyons, fit-il, en s’asseyant sur.un angle
de ma table — il n'y avait qu'une chaise cassée
-lans mon galelas — vous ne me dites pas tani,
OU LES MŒURS DU JOUR LE
mon cher. Je ne puis concevoir qu'avec vos ta-
lents, la réputation que vous vous êtes faite, les
amis qu'on vous connaissait, vous n’aÿez pu
trouver, en quittant l’Université, une situation
plus en rapport avec votre mérite.
— Est-ce qu'on à des amis! interrompis-je
d’un air triste,
— Mais sans doute, fil-11.
Et le brave garcon m'offrit sa bourse.
- — Merci, lui dis-je.
J'avais déjà de grands hesoins, mais je me
rappelais la promesse faite à mon père.
Je repris : |
— Mon travail me suffit pour vivre.
Le baron supposa-t-il qu'il y avait quelque
manquement à la probilé dans mon fail, et alors
jugea-t-il que mon obscurité m'était im posée? Je
l’ignore. Le fait est qu'il cessa de me presser, et,
quand je le priai de ne pas divulguer le secret
de ma triste condition, il-parut approuver le désir
que j'avais de me faire oublier de la société pari-
sienne. Depuis, son livre étant publié, je le perdis
181 LA COMTESSE DE CHALIS
de vue et ne pensai plus à cette rencontre. Mais
vers le milieu de l'hiver, mon ancien camarade
s'étant fait présenter à madame de Chalis et ayant
élé lui faire visite, entendit mon nom prononcé
chez elle. IT y avait alors dix personnes dans son
salon. Naturellement il s’empressa de demander
des nouvelles « du pauvre garçon. » Sur ce mot,
on l’interrogea, et, oubliant la promesse qu’il
m'avait faite, il raconta tout ce qu’il savait.
LVIII
On peut se figurer de quelle stupeur fut
accueilli le récit du baron de Montessart.
Madame de Chalis, malgré l’empire qu’elle avait
toujours su exercer sur elle-même, manqua
défaillfr. Cependant il lui fallait une explication
prompte, car elle ne pouvait admettre qu’elle fût
la maîtresse d’un ouvrier. Elle devait venir chez
moi le même jour. Je l’attendais, et ce jour-là,
je me le rappelle, après m'être défait suecessive-
De
OÙ LES 'MŒTRS DEC JOUR. TES
ment de tous les objets mobiliers qui n'étaient
pas rigoureusement indispensables pour donner
un air habilé à mon logement, je promenais les
yeux autour de moi avec désespoir, me demandant
de quelles choses je pourrais bien me débarrasser
encore afin de me procurer seulement une dizaine
de francs. Quand la comtesse entra, me trouvant
dans celle chambre propre, presque coquette
dans sa nudité, avec quelques vases de fleurs, un
bon feu, et vêtu d'un costume qui, pour n'être
pas rigoureusement à la mode, était cependant
convenable, elle crul avoir été la dupe de quelque
myslification et se mit à rire. Puis, désireuse
de me faire partager sa gaieté, elle me raconta
toute l’h'stoire.
Mais moi, j'élais au bout de mon courage.
Terrifié d’abord à l'idée qu’elle savait tout, j'avais
fini par m'y résiguer, préférant cela même à
l'existence que je menais depuis quelques jours.
Je me sertais si malheureu* que la mort m'au-
rait semblé douce si je n’avais été rattaché à la
vie par le fil même de mon amour. Pendant que
185 LA COMTESSE DE CHALIS.
la comtesse parlait, j'avais done commencé par.
détourner la tête, puis, comme ses éclats de rire
me fäisaient mal, les larmes me montaient aux
yeux. Elle s’en aperçut tout à coup, et alors.
changearit de langage : |
— Quoi ! c’est donc vrai! s'écria-t:elle.
— Hélas !
— Mais comment sc fait-11?:..
— Je n’eh sais rien. Je n’ai plus iien: Je n’ai
plus d'état. | | |
Je défaillais. Etle me saisit la main. Elle dit :
— Qu'est-ce que tout celà veut dire ?
— Cela veut dire que l'imprimerie est fermée
depuis un mois, et... |
— Achevez donc !
— Et je n'ai pas mangé depuis deux jours.
LIX
La stupeur à tous deux; nous coupa la parole.
Mais elle !.. Oh ! de telles femmes!... de même
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 185
que les rois, de loin clles brillent, vous fascinent :
mais il ne faut pas les voir de trop près! Elle
réagit tout à coup.
— Ce n’est pas vrai! s’écria-telle, Ce n'est
pas possible ! Vous mentez.…. je ne suis pourquoi.
Cet ameublement vaut deux mille francs. Si vous
éliez aux prises avec les dernicrs besoins, tomme
vous le dites, vous lauriez vendu depuis Hons-
temps |
-— Le pouvais-je? lui répondis-je. Vobs ne
veniez ici qu'avec répugrance. Seriez-vons venue
dans un taudis ? L'est pour que vous ayez des
fleurs, du feu, une ombre du confortible auqüel
vous êtes habiluée que je me privats de toutes
choses. Voyez : javais quelques tableaux, Je les
ai vendus; quelques bijoux qui venaient de ma
mère, Je les af vendus de mène; J'afhis des
livres... mes livres, mes outils à moi... je m'en
suis défait. :
La comtesse élait conslernée. Aucuñ moyen
maintenant pour elle de sou] çonner ma véraelté.
Mon air et mon accent fortiliaient la gravité de
188 LA COMTESSE DE CHALIS
nes paroles. Moi qu’on avait élevé dans l’idée que
les femmes, par le cœur, la noblesse des senti-
ments, élaient supérieures aux hommes, je m’at-
tendais à la voir pleurer. Tant de femmes auraient
été transportées d’exciter un pareil amour. Mais
je ne la connaissais pas encore. Elle s'était
d'abord mordu les lèvres jasqu’au sang.
. — Je veux que vous me disiez tout, mainte-
nant ! s’écria-t-elle.
Je lui dis tout ce que j'ai écrit ici, sans dissi-
muler rien, ni rien arranger. Elle m’écoutait en
silence, la tête baissée. Quand j'eus fini elle
releva la tête. Elle était furieuse.
— Pourquoi avez-vous agi ainsi ? me dit-
elle.
— Parce que je t’aimais ! |
® — Pourquoi ne m’avez-vous pas consultée,
rien dit, rien confié ?
— Parce que je t’aimais !
— Eh! il ne fallait pas m’aimer comme
cela! |
Je ne comprenais pas. Je la regardai. Alors,
«
OU LES MŒURS DU JOUR. 129
avec cel air impérieux que je lui connaissais, et
qui était comme {a manifestation extérieure du
fond de son âme, voici ce qu’elle me dit :
— De quel droit avez-vous ruiné pour moi
votre existence ? Est-ce que je vous l'avais
demandé? Est-ce que je pouvais l'accepter ?
Lorsque vous me parliez de votre passion, vous
vous étonniez toujours de me voir sourire. Ce
n'était jas que j'en doutasse, c’est que j’espérais
la décourager. Que voulez-vous que je devienne,
moi, avec une liaison sérieuse et durable ? Esl-
ce que je m'appartiens? Est-ce que je ne me
dois pas au monde? La passion trouble la vie,
la bouleverse. Elle compromet la tranquillité de
la famille, la considération de la femme, le repos
du mari, l'avenir des enfants. Vous croyez que
Je vous sais gré de vos sacrifices ? Je né vous les
pardonnerai jamais. Îl fallait vous marier, comme
le voulait votre père. Tout le monde se marie.
Cela m'aurait fait de la peine ; mais, comme je
n'ai jamais supposé que nous dussions passer
. notre vie ensemble, j'en aurais pris mon parti.
11. |
190 LA COMTESSE DE CIHALIS
Ensuite, comme vous n’aviez quu-péu de fortune,
il ne fallait pas quitter votre p'acc; et surtout,
quittant vo're place, il üe fallait pas gaspiller
l’héritage de votre mère et vols tndetter. Dans
quelle situation m'avez vous pjacéc! Vous étiez
dinoüreux de inoi, :’ai vu du goût pour vous, je
vous l'ai prouvé, vt, pour me récompenser de
ha faiblesse, vous nr'infiiges le remürds de votre
ruine, Comme je suis une honnête femme, ine
voilà done forcée du vous dédbmtmager. Je re
puis Lolérer que vons pensiez à moi comme à la
cause de votre désästie. Mais que puis-je faire ?
Dans quélle impusse m'enfermez-vous”? Les fonc-
lions quu vous éxbretez, il ne in'est pas possible
de vois les rendre. Quant à votrefortune, quoique
je sois riche... où! ne vous hâlez pas de vous
: récrier ! je Yous connais assez pour deviner que
vous refuseriez nie reslilution. Vous êtes si
sérupuleut pour ivut ce qui touche à l'argent,
et si imprétoyant pour d'autres choses !
de ne répohdis rien’ Elle avait eneort raison!
Mais elle faisait toujours cn sôrte d’avoir raison
UU LES MŒURS DU JOUR. ‘iv
d'une façon horrible. Elle ne voyait däns notre
liaison qu’une distractiôn, un passe-lemps,
quelque chose de.plus vif peutêtre, de plis
aigu, une distraction défendue, et qui alors avait
l'attrait, l'assaisonnement qui manque aux
choses permises. Moi, dans celte liaison j'avais
mis uia vie. Tout était là! Dans notre élrdnge
situation il n'y avait de trop entre nous que
l'amour. | |
Cependant il fallait parler.
— Voyons, dites, cherchez, reprit-elle avec sa
voix brève. Que puis-je faire pour vous ? Qu’accep-
Lerez-vous ? | |
— Je ne puis me résoudre à voué quitter; lui
répondis-je. Quelle que soit la näture dé l'affec-
tion que vous me portez, je l’accepte ; mais vous
quitter... ce n’est pas possible!
lc: elle parut embarrassée, La pitié, 1é dédain
el quelque chose qui ressemblait à la souffrance
se peignit sur ses trails.
— Mais enfin, que puis-je faire pour vous?
reprit-elle, | |
192 LA COMTESSE DE CHALIS
— Eh bien! lui dis-je avec honte, vos en-
fants… je les aime comme s’ilsétaient les miens.
L'âge est venu pour eux où ils ne peuvent se
passer d’un précepteur. Voulez-vous que je sois
le leur? De cette façon, nous ne nous quilterions
plus. |
Elle ne put s’empécher de faire un haut-le-
Corps.
— Précepteur! vous!
— N'est-ce pas ma profession ?
_— Sans doute, mais... chez moi... ce n'est
pas un avenir.
— C’est du pain.
Ce.mot de « pain » lui parut outrageusement
excessif, à celle, qui n’en mangeait mème pas
peut-être. |
— Vous parliez de mon avenir, ajogtai-je.
Quel plus bel avenir puis-je ambitionner que de
passer ma vie auprès de vous ?
Elle hésita, r'efléchit, fronça les sourcils ; puis
se levant, et daignant enfin me sourire :
— Eh bien! c'est din! fit-elle. Venez vous
OU LES MŒURS DU JOUR. 195
installer tout de suite. Nous dinerons ensemble,
Je la reconduisais. Tout à coup elle se mit à
rire. .
e 9 e e
— Quand je pense qu’il se privait de tout!
s'écria-t-elle en choquant ses deux mains l’une
contre l’autre. Mon Dieu! que les hommes sont
njais |
LX
Elle avait cru sans doute, en acceptant, que
les choses iraient toutes seules, et moi, j'étais au
septième ciel. Notre illusion se dissipa lende-
main de mon installation dans sa maison. J'avais
pris tout de suite ma tâche au sérieux. Les deux
chambres que j’occupais élait situées auprès de
celles des enfants, de surte que je ne les perdais
pas de vue une minute. Nous fâmes, dès le pr'e-
mier jour, charmés les uns des autres, et je com-
mençai immédiatement à mettre en pratique le
système d’éducation qui me semblait le mieux
194 LA COMTESSE DE UHALIS
approprié à leur âge et à leur futute condil'on.
Muis, déineurant duus son hôtel, mangeant à
sa Lable, la rencontrant à clraque heure du jour,
sachant lout ce qu’elle fait, à quelle hvüre elle
se lève; sert, rehtre; se couche, où ëlle va, qui
elle regoit, que de sujets d’irritaton pour moil
Je ne soupçonnais même pas qu’une femme pül
mener une existence si absurde et si dispeu-
dieuse ! Le coulage de sa maison était effroyable.
Elle-même avouait qu'il y avait toujours cent
mille écus par an dont elle ne pouvait se rendre
comple dans ses dépurises... Quart au milieu
intellectuel dans leqhel ellè vivait, les mots me
manduënt pour l’exprimer. Sa sdciété se divisait
en deux fractions distinctes. La première se eom-
posait de tout ce qui porte ua nom en Europe et
fait figure sur la scène du monde: Celle-là n’ap-
paraissait chez la comtesse que pour y faire des
visites cérémoniéüses, et de loin en loin. L'autre
fractioh, infiniment plus restreinte — uné ving-
taine d’intimes, de plus, la.eonstitaait — avail
ss heures à elle et reparaissail chuqué jour, les
OU LES MŒURS DU JOUR. 199
femmes de celte intimité — quoique k plupart
d’efitre clles fussent, dans toute lPacceplion du
mot, de fort honriètes femmes — se modelaient
extérieurement sur la comtesse. Les homines
étaient des jeunes gens de l'espèce du priñce Ti-
liarie, el e’élait le prince Tiliane qui, chez elle,
donnait le ton à la conversation. Ces sujets de con-
versalion étaient invariablement les mêmes : ils
roulaient sur les modes nouvelles, sur les divertis-
sements' en vogue, les réuniôns de la säison, sur
les courses; le jeu, les scandales du monde, cl
surtout sur les fails ét gestes tles courtisines en
renom. La persistance que les hommes de l'in-
timilé de la comtesse mettaient à revenir, en
Lermes déguisés, Je le reconnais, mais fort Urans-
parents, sur ce thème aussi déplaisant que scan-
daleux, l'immense curiosité qui se manifestait
chez lés femmes de celte intimité en écoutant le
récit de turpitudes qui n'avaient même pis
Pexcuse de la critique pour êlre tolérées, me fai-
saient quelqtefois me demahder si, dans le secret
de deur âme, quelqués-unès de ces jeunës femmes
La
196 LA COMTESSE DE CHALIS
n'avaient pas placé leur idéal sur les confins qui
séparatent leur propre existence de celle des filles
entreicnues. Garder pour soi les avantages alta-
chés à la condition de « femmes comme il faut »
tout en s’en donnant à cœur Joie, des dégradantes
libertés que prend la « femme libre, » serait-ce
donc là un rève, une ambition caressée! Et se
peut-il qu'après avoir roulé de satiétés en satiétés,
une femme, une seule!... dans ce milien du
monde où tout se rétrécit el se corrompt, en soit
arrivée là, poussée par l’ignorance et une imagi-
nation sans règle !... Le prince Titiane, je ne dois
pas oublier de le mentionner, était. l’inspirateur
et comme l'âme des divertissements préférés de
la comtesse. C'était lui qui avait eu « l’heureuse
idée » de donner des surnoms aux femmes de
l'intimité de cette dernière, appelant l’une la
Vénus aux carottes, sous prétexte qu’elle était
fort belle et qu’elle avait les cheveux rouges ; une
autre Peau de soie, parce que celle-ci wait le teint
clair; une troisième la (rrande-Duchesse, à cause
de sa taille et de son titre. Et ce qu'il y avait en
OU LES NŒURS DU JOUR. 197
“cela de plus étrange, c’est que ces femmes avaient
accepté de tels surnoms, se les donnaient entre
elles, et s’en cachaïent si peu que les petits jour-
naux avaient fini par en parler. C’était encore le
prince Titiane qui décidait de tout chez la com-
tesse, tranchait sur tout, distribuant le blâme ct
l'éloge, selon que, dans l’argot à son usage, il
laissait tomber de ses lèvres, en forme de jugc-
ment, ces mots sacramentels : C’est chic! ou Ce
n'est pas chic! I y avait surtout un mot affreux
qui revenait toujours, en forme de conclusion,
ans les bizarres théories auxquelles il se plaisait
à se livrer. Ce mot, qui pourrait si bien servir de
devise à la seconde moitié du dix-neuvième siècle,
semblait, dans sa concision, le résumé de l’exis-
tence du prince et de celle de la comtesse : Gobi-
chonnons ! gobichonnons ! disait à tout propos ce
prince baroque. Je trouvais qu'il y avait quelque
chose de sinistre dans la façon dont il prononçait
cet horrible mot.
Pour la comtesse, que de sujets d’irritation.
aussi dans ma présence! Elle s’était donné un
æ
198 LA COMTESSE D£ CHALIS
surveillant, un fmetitor muet, mais dont elle
comprenait le silénce. Elle, si libre! habituée à
faire toutes scs volontés, à n’en rendre compte à
personne, à n'être Jamais critiquée, la voilà
constammetit sous les yeux de son amant, €
cet amant, chose mortifiante pour elle, est, dans
son jugement faussé, presque soti domestiqüe!…
J'avais cru pouvoir vivre avec elle sur le pied
d’une intimité cachée, et c'est certainement cæ
que téut autre, plus habile ou moihs scrupuleux,
aurait exigé dès le premier jour. Mais j'attendais
une occasiôn, car je voulais ne pas gêner. Elle
s'arrangeait si bien — et cela lui était facile dans
son hôtel, où l’on comptait plus de trente per-
sonnes de service — qu’il ÿ avait loujours quel-
qu’un entré nous deux. Et puis elle se disait
souffrante, ellé dvait « ses nerfs, » Je me refu-
sai longtemps à comprendre. Quand je compris,
il était trop tard; elle avait déjà pris sa résolution;
elle sentait la faute qu’elle avait faite en me rece-
vañt chez elle, et elle ne songeait {lus qu’à 1f’en
chasser.
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 199
L\I
Elle avait décidé qu’elle me renverrait auprès
de mon père; mais il lui fallait un prétexte. Elle
crut le trouver dans l’arrivée de son mari. Il y
avait alors près de deux ans que le comte n'avait
vu sa femme. Je ne soupçonnais pas qu'on l'at-
tendit; mais ayant remarqué que toutes choses
semblaient rentrer dans un ordre apparent à
l'hôtel : qu'on se couchait moins lard, qu’on se
levait plus tôt, qu’on recevait moins d'hommes,
qu’on tenait des conversations moins insensées,
qu’on porlait des costumes moins excentriques,
je m'informai, et l’on m'apprit que le comte
avait quitté l’Égypte el qu’il allait passer quelques
mois chez lui, Ce marr, que Je ne connaissais
alors que par ce que sa femme avait bien voulu
men dire, ne m'inspirait, je dois l’avouer, que
peu d’estime el qu’une faible sympathie. Je pou-
vais bien admettre, dans mon appréciation intè-
200 LA CONTESSE DE CHALIS
ressée, qu’il vécût loin de sa femme,.je le Lrou-
vais inexcusable de se priver de ses enfants. Je le
vis à diner le jour même de son arrivée. C’était
un homme d'environ trente-cinq ans, à l'air
triste, mais de grandes manières. Il y avait de la
mélancolie dans son regard, de la résignation
dans toute sa personne. On voyait, à ses pom-
metles rouges et à sa maigreur, qu'il n'avait pas
encore complétement surmonté le mal dont les
premières atteintes s'étaient révélées après son
mariage. Ce qui me plut en lui, ce fut que, par sa
distinction, le choix de ses paroles, l'élévation de
sa pensée, il se tenait à une prodigieuse hauteur
au-dessus de tous les homines que j'avais rencon-
trés chez la comtesse.
La comtesse se sentait gênée devant son mari.
Elle, si.volontairc! elle le regardait avre une
sorte de soumission qui, de sa part, semblait très-
étrange. Quand il parlait, elle écoutait avec défé-
rence, ce qui, à ma connaissance, ne lui étui
jamais arrivé avec personne. Lui était avee clle
absolument comme l'est un homme bien élevé
OU LES MŒURS DU JOUR. 201
avec n'importe quelle femme; mais n1 par un
regard, ni par une parole, ni même par ces
égards particuliers qu’on a si naturellement pour
“les gens qu’on aime, il ne montrait qu’il la con-
sidérât comme SA femme. Évidemment il y
avait entre eux quelque chose, et quelque chose
de très-grave, d’irrémissible que j’ignorais.
Le comte, pendant le diner, ne m’adressa que
peu de paroles. Il y avait dix personnes à table,
el c'étaient toutes des personnes de manières sé-
rieuses. Le prince Titiane n’y était done pas. Le
| voyageur parla de ses voyages; je n’osais l’inter-
rompre ; 11 m'intéressait, ct, je dois le dire, m’in-
posait; mais j'étais enchanté en rentrant chez
moi, et me rappelant le maintien embarrassé de
la comtesse : — Elle a donc trouvé un maûtre!
me disais-je. Oui, ajoutai-je, mais elle a su s’en
délivrer! ‘
J'appris depuis que ce jour même , quand leurs
hôtes furent partis, madame de Chalis entreprit
de me déconsidérer dans l’esprit de son mari.
Elle lui dit qu’elle était punie d’une bonne action
202 . LA COMTESSE DE CIALIS
qu’elle avait faite; que, prenant dan sa sociélé
pour précepleur de leurs enfants un Jeunc homme
qu’avaient atteint des revers de fortune, elle s’é-
tait fourvoyée; que les enfants n’apprenaient rien:
que je leur étais trop supérieur, et que, à cause
de nos gnciennes relations, elle se sentait gênée
avec moi et n’osait m'adresser des observations.
Elle comptait que son mari n’examinerait pas,
prendrait légèrement les choses, qu’il se charge-
rait de me remercier; qu’elle pourrait lui attri-
buer une détermination qui devait me jeter dans
le désespoir ; dire qu’elle avait fait son possible
pour que celg ne füt jrs, qu'ellé en était bien
malheureuse. Mais le comte, qui ne voulait agir
qu’à bon escient, entra le lendemain, à l'heure de
la leçon, dans la chambre de ses enfants, prit
un siége, s’assit, écoula sans rien dire: Îl trouva
ses garçons convenablement habillés, propres et
bien tenus, de mine fraîche et fort gentiment sé-
rieuse. La leçon continuant, sur sa demande,
. comme s’il n’y avait pas été présent, 1l fut sur-
pris des progrès qu’ils avaient faits ; et, les inter-
OU LES NEŒEURS DU JOUR. 205
rogcant, i@ma prière, 1l fat content de leurs
réponses. Ce qui le frappa le plus, ce fut las-
cendant gmical que j'excrçais sur eux. Lorsque
la leçon fut finie le comte embrassa ses enfants
avec effusion, puis il me salua sans rien dire.
Jne heure plus tard, j'entrai dans la salle à
manger, tenant mes deux élèves par la main. Les
maîtres arrivèrent pour le déjeuner. Tout à coup
au milieu de la conversation, le comte lève la
tête, et, s'adressant à moi, me remercie de l'hon-
neur que je veux bien lui faire en me chargeant
d’instrujre ses cnfants. Voyant le beau succès de
sa trahison, madame de Chalis baissait les yeux,
affectant de piquer avec soin les morceaux sur
son assielle, ct moi je rougissais d’un secret plai-
sir. Je répondis au comte; et, peu à peu, comme
il me stimulait, sans que j'y prisse garde, je dé-
veloppai le système d'éducation synthétique qui,
sclan moi, était le seul rationnel et pouvait pro-
duire de bons résuliats. Les sciences abstraites,
mathématiques , astronomie, physique, chimue,
biologie, étudiées successivement et se fortifiant
214 LA COMTESSE DE CIALIS
les unes par les autres ; l'histoire de @us les peu-
ples du monde envisagée concurremment el chro-
nologiquement ; les langues étudiées par groupes
naturels, et l'étude des littératures marchant en
même temps que l'étude des langues. Pendant
que je parlais le père approuvait de la têle, et
certains mots heureux que je trouvai excitèrent
chez lui une sorte d’altendrissement. Quelqui
chose de ma chaleur d’Aix m'était revenue. d'é-
tais convaincu, je fus éloquent. Mais la comtesse,
intéressée d’abord malgré elle et muette, fut ef-
frayée des avantages que je prenais. Elle objecta
timidement que tant de choses lui semblaient
inutiles, et que ce scrait fatiguer les enfants
qu'entreprendre de leur « bourrer la tête » de
loutes ces sciences qui ne leur serviraient à rien,
étant nés riches. Alors le père si froid d'habitude,
Jui lança un regard que je n’oublierai jamais. Il
y avait à la fois dans ce regard le désespoir d’une
existence détruite et la revendication, contre la
banalité, de tous les droits de la raison. Puis, de-
vant ses domestiques silencieux et ses enfants qui
OU LES MŒURS DU JOUR. 205
le regardaient, il parla, et il parla avec la grave
douceur qui convient aux âmes d'élite. Il dit que
le niveau des études ne cessait de baisser en
France ; qu’on se sentait humilié, quand on avait
vécu en Allemagne et en Angleterre, de voir de
quelle pitoyable façon étaient élevés les jeunes
gens appartenant aux familles, les plus dislin-
guées de notre pays. Il dit que l'ignorance s’éta-
lait partout, jusque dans les lettres, et qu’il pour-
rait citér vingt auteurs en renom qui n’en sa-
vaicnt pas plus que les écoliers de cinquième ;
que loin de partager les idées de sa femme, il
pensait que plus on élait riche et de grande fa-
mille, plus on était dans l’obligation de s’instruire
el dé s’imposer aux emplois par son savoir et ses
talents. 1 dit aussi qu'il ne connaissait riea de
plus méprisable que ces jeunes gens, étrangers
à loute occupation sérieuse, qui dépensaient leur
temps el leur fortune à faire les méticrs de ma-
quignons et de croupiers ; qu’il estimait infini-
ment plus, à ne se placer qu’au seul point de
vue de l'intelligence, le manœuvre qui gagrait
12
206 LA COMTESSE DE CITALIS
sa vie à casser des pierres sur les routes, que ces
aînés de grands seigneurs ct ces fils de banquicrs
cent fois millionnaires dont l’existence se passait
à poursuivre des distractions sonvent grossières
et Loujours niaises, et que, plutôt que d’entre-
voir pn si dégradant avenir pour ses enfants, il
aimerait micux les savoir morts !.. La comtesse,
consternée, cnlendant cela, évitait mes regards
et ne trouvait rien à répondre. Alors le comte,
congédiant les domestiques, me demanda pour-
quoi j'avais quitté le poste honorable que j'occu-
pais. Je répondis la moitié de la vérité. Je dis
que le ministre avait voulu m’envoÿer en pro-
vince, mais que je préférais le séjour de Part.
Madame de Chalis avait quitté la table et les cn-
fants étaicnt remontés dans leur chambre. Le
comle et moi, nous reslâmes encore une heure à
causer. Quand il fut fatigué d’avoir parlé il se
leva, puis me serra la main en me quittant,
chose qu’il n'avait point encore faite.
ul LES MŒURS DU JOUR. 007
EXII
Voilà le comite qui nie prend en amitié! Quinzè
jours après son arrivée, üñ mätin, il miorite chez
moi, me dit que ma position est par lrop au-
dessous de môn mérite, qu’il serait très-chagrin
de me voir quitter ses enfants; mais qu’il ne
peut consentir au sacrifice de mes intérêts, qu'il
a quelque crédit et qu’il se chargera de me faire
restituer ma position dans l’Université, si je l'y
autorise. Je lui réponds en le remerciant que
cela ne serait pas possible en droit, et que Je ne
pourrais l’acceptér comme une fäveur. Îs’étonne,
croit à quelque rancune de ma part, puis il ajoute
qu'il ne fieut souffrir que j'aie fixé le aux de
mes émoluments à la somme ridicule de cent
francs par mois. Je l'interromips alors pour lui
dire que ces émoluiments soiit suffisants, que j'ai
pui de besüins el qu’il me désobligerait en in-
Sistänt poûr lès atigitienter. Sa sürprist s’accroit,
208 LA COMTESSE DE CHALIS
Il ne cède qu’en disant que, puisque je veux bien
demeurer auprès de ses enfants, il saura trouver
le moyen de me rémunérer d’une manière plus
en rapport avec mes services. Je jugeai, quand
il n''eût quitté, qu'il y avait parfois dans la vie
des situations bien pénibles et singulières, qu'il
était triste de rencontrer des gens pour lesquels
on ressent une sympathie instinctive, et de se
dire qu’on sera éternellement séparé d’eux. Quel
chagrin de ne pouvoir cultiver leur amitié! Telle
élait ma situalion vis-à-vis du comte de Chalis.
Cet homme distingué, malheureux, vers qui je
me sentais irrésistiblement atliré, je lui avais fait,
sans qu’il s’en doulât el sans que mai je le con-
nusse, le plus irréparable affront qu'on se puisse
faire eutre personnes du même sexe. C'était as:ez
pour que je ne n’acceptasse jamais rien de lui.
Cependant la comtesse voyail avec désespoir
les relations d'intimité qui, jour par jour, sahs
que Je pusse m’y soustraire, s’élablissaient entre
moi et son mari. L’aversion qui se peignait dans
ses regards lorsque nous nous trouvions seul à
OU LES MŒURS DU JUUR, 209
seul par hasard m'avertissait de l’ét.t de son
âme, mais elle ne me disait rien. Pour moi,
malgré la passion que j'éprouvais pour elle, pas-
sion qui maintenant se blâämait elle-même, il cs!
vral, J'aurais, Je crois, mieux aimé mourir que
de chercher à renouer nos relations pendant que
son mari se lrouvait sous son toil. Singuliers
scrupules!... Nous étiors donc Pun avec l'autre
comme deux ennemis qui n'atlendent que l'éle -
gnoment d’un importun pour recourir aux hos-
ulités. La comtesse ne pouvait pas surtout me
pardonner d’être le témoin quotidien de la su-
jétion où elle était vis-à-vis de son mari, sujélicn
si accusée qu’elle lui faisait faire les choses qe
je savais lui être le plus désagréables, telles que
de promener elle-même chaque jour ses enfants
dans sa voiture. L’ascendant que le comte excer--
ait sur elle, comme sur toutes les personnes de
son entourage, ne cessait de m'élonner, Chacun,
mme de soi-même, reconnaissait un maîlre
dans cet homme doux et réservé. On devinait,
sans qu il parlât, ce qu'il fallait faire pour lui
47,
210 LA COMTESSE DE CIIALIS
coimyilaire. Miinténarit cet hôtel, que j'ävais vu |
resscrblänt plus, par le train qu’on y mendit,
à 14 1fiaison de quelque courtisane de haute volée
qu’à la deineure d’une famille respectable, avait
uii air décent et commeil faut. L'ordre y régnait.
Les domestiques étaient silencieux et attentifs.
Le prince Titiane et seë amis y veriäient de plus
en plus rarement, et $eulemient pour faire de
courles visites. L’atlilude du prince devant
M. de Chàlis, valait la peine d’être remarquée. Le
fou faisait le fou pout se donner une conteñänee,
ét il demandait en riant qu’on voulüt Hien excu-
ser sa folie. Le comte restait froid duvaht ces
simagirécs. Elles he pouvaiert lui arrackier un
froncement de sourcils, même pas un $sdurire.
Le prince n'existait pas pour lui. :
LXfil
Î] y avait ciivirun six scinairiés que lé vorte
était rentré dans sa demeure loréulie je crus
OU LES MŒURS DU JOUR. oil
in'apertevoir de nouveaux changements dans la
conduile dë madame de Chalis. Jusqu’alors elle
aväit paru accèpter avec urie surte de résignation
fière la Séparation tacite qui existait entre elle et
son mari. Mais à mesure qu’elle voyait les pro-
crès que je fäisais dans l'esprit de ce derhier,
ütie Sorte d’liésitäiion se mañifeslait dans ses
manières. Tahtét elle affectait de me traiter
deväht M. de Chalis sur le pied de l'intimité
là jilus marquée, comme si vlle ävait formé
l'eflrwyänit dessein de lui fairé $oujigénner nos
relatioïs passées; tantôt elle me parlait avec unie
häutéur des plus dédaigneuses; et c'était son
mari qu’elle accäblait alors de prévenances, moi
présent. On aurait dit qu’elle cherchait le moyen
de noüs brouiller en noûs rendant jalout l’un
dë l’autre. Malheureüsemerit pour elle, avec moi,
élle avait affairé à un homme qui commençait à
la connaître, et, avec son “iari, elle perdait son
temps à se fatiguer en effütis qué cellli=ei he
semblait même pas rémmarquer. Elle finit fhr
prendre ün pärdi ef reporlämt fonitts su atténiiühs
212 LA CONTESSE DE CHALIS
sur M. de Chalis. Celui-ci eut alors à subir un
siége en règle, et 1l ne fallut rien moins que la
terrible rancune qu’il gardait à sa femme pour
le faire sortir vainqueur d’une lutte où tout autre
se serait estimé heureux de succomber. Nul ne
saurait se faire une idée, s’il n’en avait élé té-
moin comme moi, des séductions infinies que
peut employer une femme pour marcher à son
but par des voies tortueuses. Ce que celle-a
employa de délicates flattertes, de soins inlelli-
gents, pour essayer de rentrer en grâce auprès
de l’homme dont elle s’était aliéné le cœur ne
se peut dire. Elle allait pour lui plaire jusqu’à
passer presque toules ses so:récs auprès de lui
et seule avec lui, lui, lisant, elle travaillant à
l'aiguille. Le costume qu’elle portait invariable-
ment alors ne ressemblait guère à lous ceux que
je lui avais vu successivement revêtir. C'était
une robe noire, toute simple, avec des barbes de
dentelles de la même couleur dans ses cheveux
blonds. Plus belle, ainsi vêtue, qu’elle ne l'avait
jamais été dans ses ajustements les plus mirili-
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 215
ques, elle avait une douceur, une grâce, des
expressions de regards!... fl y avait des jours
où, la voyant si séduisante, je me demandais
quels crimes elle n’aurait pu me faire commet-
re, si elle avait voulu s’en donner la peine et
s’il m'avait été possible de croire en elle comme
par le passé. Un soir surtout je crus que le
comie allait succomber, et que moi j'allais me
mettre à haïr cet homme, qui m'inspirait, en
dépit demoi-même, une sympathie respectueuse.
Elle avait l'air si triste! Elle soupirait si bas pen-
. ‘dant que le comte parlait de son prochain dé-
part!.Et, en même temps, elle était si belle!
d’une beauté si atlachante! si peu apprêtée. Je
surpris plusieurs fois les regards du comic arrè-
tés sur elle avec une expression: d'attendrisse-
ment qui me fit frémir. El une fois aussi re-
gardant la pendule, il se tourna vers moi comme
s’il avait voulu me donner à entendre que je
pouvais remonter chez moi, Je feignais de ne | as
comprendre. Alors elle qui, en ce moment, de-
vait bouillir d’impatience, commit une grave
214 LÂ COMTESSE DE CIHALIS
litiprudefice en se levant pouf aller s’alfaisser
nonchalafnment sur le bras dn fauteuil où son
riari était assis. Devarit celle démonstration par
trop ouverte Îe comte se défia sans doute, ct
jugea qüe sa femme devait obéir à un intérût
quelconque pour essayer de se réconcilier avec
lui. Je vis Soudädiri ses lèvres pâlir et ses pau-
pières s’abais$er sur son regard. Madame de
Chalis eut beau se pencher sur lui et lui mettre
affectueuseinerit lä main sur l'épaule, le chärme
était détruit. Le comte se leÿa, puis froide-
ment :
— Je me sens très-suuffrant ce soir, mur-
mura-t-il.
Et, appuyant le doigt sur le boutün de là soit-
nelle : | |
— Venez me mettre aü lit, dit-il au valet de
chambre qui entra. ‘
Madamé de Chalis et -mioi nous étions restés
seuls. Elle quitli le fauteuil säns me dire un mot.
Mais avañi dè franchir le seuil de a porte elle s
retourna et me règardä,
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 215
Oh! ce regard! Il me fut impossible de
m'y méprendre : en ce moment elle m'exéerait !
LXIV
Pendant que se passaient ces incidents, le jour
que le comte avait fixé pour son départ se rap-
prochait. Îl était évident que le séjour de Raris
lui était contraire, car sa santé, assez robuste
d’abord, recommençait à s’altérer. Son médecin
venait le voir tous les jours, et, bien souvent,
quand il était parti, le comle attachait de péni-
bles regards sur ses enfants. Je n’osais lui parler
de son état. Je craignais qu’il ne fût très-grave.
Chose bien remarquable! même dans les mo-
ments où M. de Chalis était obligé de s’aliter,
il n’acceptait aucuns soins de sa femme. C'était
son valet de chambre qui voillait seul à ce qu’il
ne manquât de rien. Il n’agréait de la comtesse
que les formes polies qu’on se doit: entre gens
qui savent vivre. Qu’y a-t-il donc entre enx? me
216 LA CONTESSE DE CHALIS
demandai-je.! Le comte, un jour, se charge
de me l’apprendre. Je devais ressentir, ce jour-
là, le plus grand déchirement de conscience que
Jj'ép'ouverat sans doute dans toute ma vie.
LAV «
C'était le matin même de son départ. Tout
semblait déjà renaître à la vie dans sa maison.
Quand je dis « à la vie », je me trompe, car c’est
« à la démence » que je devrais dire. La - com-
lesse, ses gens el scs amis allendaient dans une
fiévreuse impatience l’elcignement de lPhonnète
homme qui leur faisait peur afin de recommen-
cer leurs équipées. La discipline depuis quelque
temps se relâchait parmi les domestiques, les
gandins venaient plus fréquemment à l’hôtel, la
comtesse avait recouvré presque loute son assu-
rance; on devinail, à mille petites choses, que
chacun avait soif de dédommagements. Vers deux
heures, comme je préparais ma leçon du lende-
OU LES MŒURS DU JOUR. 911
main — madame de Chalis venait de sortir, ct
les enfants étaient allés jouer au pare Monceaux,
voisin de l'hôtel — on frappa à la porte de mon
petit appartement. C'était le comte qui venait
mc faire ses adieux. [l me dit que, avant depar-
Ur, il voulait réclamer « de mon amitié un très-
grand service, que Je ne pouvais refuser de :le
lui rendre; qu'il était obligé de me faire certai-
nes confidences d’une nature tout intime et bien
délicate ; qu’il espérait que je consentirais à les
entendre, ne serait-ce que par intérêt pour ses
enfants, » Fort étonné de ce préambule, je ré-
pondis au comte avec embarras que « j'étais à
ses ordres, » Alors il prit un siége, me pria de
m'asseoir à côté de lui, et, posant son front dans
sa main, son coude sur ma table de travail, avec
une voix contenue mais pleine de tristesse,
M. de Chalis s’exprima ainsi :
— Mon cher ami, si je vous aï choisi poyr
vous confier les plus poignants chagrins de mon
existence, ce n’est pas seulement parce que j'ai
reconnu en vous des sentiments élevés et de la
13
28 LA CONTESSE DE CHALIS
droiture, c’est parce qu’il m’était impossible d'a-
gir autrement. Le malheur a voulu que je fusse
séparé de madame de Chalis quatre ans après
mon mariage. Les amis que-j'avais alors sont, les
uns dispersés, les autres morts; le plus grand
nombre m'a oublié ou méconnu. Je ne vois plus
en eux que des indifférents. Au moment de
quitter de nouveau la France, sans que je sache
s’il me sera permis de la revoir, j'ai à prendre
certaines disposilions dans la prévision de cer-
tains événements. [l me fallait un homme sir
pour sauvegarder ces dispositions. Pouvais-je
mieux choisir que vous-même? Le service que
je vous demande, si vous étiez dans ma situation
et moi à votre place, je vous le rendrais avec
plaisir, Permettez donc que je compte sur
vous |
- Ici le comte me regarda avec angoisse. Puis,
secouant le front, en homme qui n’a plus le
temps de s’arrêter aux scrupules, il continua à
demi-voix :
— Je dois d’abord vous dire quelles ont été
OU LES MŒURS DU JOUR. 219
les causes de la séparation qui existe entre moi
el... et madame de Chalis…
Il s'était tu. L’angoisse le reprenait, lui cou-
pant la parole. Je n’étais pas moins anxieux que
Jui. Il reprit : ‘
— C’est une chose bien triste, je vous assure,
pour un mari que de se voir dans la nécessité
de parler de sa femme, et surtout pour en dire
des choses qui ne peuvent guère être louées. Le
mariage est un lien si fort ! si honorable ! c’est
commetlre une sorte de sacrilége que d’en
divulguer les secrets. J’y suis forcé. La paternité
m'y oblige. Au-dessus des égards que les époux
les plus irrévocablement désunis se doivent
encore l’un à l’autre, 1l y a les devoirs du père
envers ses enfants. ;
Il s’arrêla encore. Il paraissait cruellement
souffrir. Pour moi, ma confusion était extrême.
Comment me dérober à cette confidence ? Com-
ment avouer au comte que j'étais le seul homme
au monde qui n'avait pas le droit de l'entendre ?
Avais-je seulement le devoir de le lui dire ? J'étais
220 LA COMTESSE DE CHALIS
pétrifié par les inextricables difficultés de ma
situation.
— Pendant les premières années de notre
mariage, dit le comte, aucun événement ne vint
altérer notre félicité commune. Madame : de
Ghalis avait le goût du monde, des plaisirs ; cela
ne m'étonnait ni ne m’effrayait. Je la laissais
vivre à sa guise, Je n’ai jamais aimé tyranniser
personne. Les conseils que je lui donnais pour
l’engager à ne pas se laisser aller au courant des
extravagances modernes ne semblaient pas trop
lui déplaire. Rien ne nous manquait pour être
heureux. Cependant un jour vint...-je me sentis
souffrant. Jene savais ce que J'éprouvais : c’étaient
des étouffements, des crachements de sang. Je
croyais, nous pensions tous deux que c’élait une
indisposition passagère. de fis venir un médecin
pour l’acquit de ma conscience, Ce médecin,
que vous avez souvent rencontré chez moi, le
docteur de Serre, est certainement un homme
d’un très-grand savoir, mais il est brutal en
diable. Il m'interrogca, m’ausculta ; puis, faisant
OU LES MŒURS DU JOUR. 2UT
la grimace —et remarquez que ma femme était
présente — 1l me dit fort tranquillement :
« — Monsieur le comte, si vous restez un
mois de plus à Paris, vous êtes un homme mort. »
Je fis un geste. Le comte souriait avec une
étrange amertume.
— Vous figurez-vous cela! reprit-il. Je me
sentais plein de force et de jeunesse, Quoique
souffrant, j'aimais la vie, et J'aspirais la vie par
tous les pores. Ma femme, mes enfants étaient là,
l’une à côté de moi, les autres sur mes genoux,
dans mes bras, et ce médecin me disait que
j'allais mourir ! J'étais resté tout coi. Je le regar-
dais, Je croyais avoir mal compris. Je lui dis :
« — Comment ! un homme mort!
Îl continua, sans s’émouvoir de mon cri de
détresse :
@— Si, au contraire, vous consentez à passer
quelques années en Sicile, à Madère ou en
Égypte, cinq ou six ans au plus, et à suivre un
régime sévère, vous avez quatre-vingt-dix chances
sur cent pour en revenir, »
"929 LA CONTESSE DE CHALIS
— Je respirai, entendant cela. C'était l’exil,
un exil long et plein d’ennuis; mais c'était une
guérison probable, et pendant que le docteur
rédigeait le programme du traitement que je
devais suivre, je tournai les yeux vers ma femme,
que je songeais à consoler, car je ne pouvais
même pas supposer qu'elle eût l’idée de me
” laisser partir seul. Elle pleurait. Cela me toucha.
Alors, prenant sa main, Je lui dis :
€ — Courage !
Mais elle, secouant la tête et confessant
la secrète résolution qu’elle avait formée, me
répondit avec candeur :
« — Comment allons-nous faire pour demeu-
rer si longtemps sans nous voir?»
Je ne pus retenir un cri lorsque le comte pro-
nonça ces derniers mots, car dans cette phrase
d’une personnalité si naïve je reconnaissais ma
comtesse. Cependant M. de Chalis s'était levé et
se promenait par la chambre :
— Un autre mari à ma place aurait répondu à
sa femme :
OU LES MŒURS DU JOUR. 293
« — Rassurez-vous ; nous ne nous quitterons
pas, madame ; vous m’accompagnerez,
C'était là ce que me conseillait mon incli-
nation, ce que me dictait mon droit. Mais sa
question me fit tant de mal, elle me montra si
bien que ma femme ne m'avait jamais accordé
qu’un sentiment banal résultant des conventions
sociales et de l’habitude!... Ma susceptibilité
s’émut aussitôt. Alors, comme si, de mon côté,
je n’avais pu admettre qu’elle m'accompagnât
dans mon exil, je répondis que je viendrais à
Paris de temps à autre, pendant l'été.
— Eh bien! reprit le comte, depuis lors, j’ai
souvent et bien douloureusement réfléchi à cette
résolution si vite prise, si promplement acceplée,
et qui devait avoir de si funestes conséquences.
Vous l’avouerai-je ? Je n’y ai jamais pu songer
sans me blâmer. Ce n’était pas, dans une si
grave circonstance, l’exagération de sensibilité
d'un amoureux qu'il fallait montrer; c'était la
volonté d’un chef de famille. J'aurais dû me dire
qu'il était imprudent à moi de laisser loin de
994 LA COMTESSE DE CIALIS
moi, pendant des années, une femme jeune,
belle, et qui n’avait déjà que trop de penchants
pour les plaisirs. J'aurais dû rappeler à ma
femme que son devoir était de me suivre. J’au-
rais dû, même en lermes indignés, lui faire
honte de la sécheresse de son cœur. Elle aurait
certainement souffert de l’exisience que j'ai
menée. Mais cela ne valait-il pas mille fois mieux,
pour elle comme pour moi, que la situation où
nous sommes ?
Le comte avait repris son siége et demeurait
comme accablé.
— Que vous dirai-je encore! fit-1l avec une
inexprimable expression de fatigue, Je partis
seul, Moi qui me sentais créé tout exprès pour la
vie de famille, je n’avais plus d'enfants, plus de
femme... C'était mon domestique qui me soi-
gnait. Je ne cessais de me reprocher k détermi-
nation que j'avais prise. Je me flattais de l'espoir
que madame de Chalis, de son côté, ressentirait
quelque chagrin de notre séparation, et qu'’elle-
même irait au-devant de mes désirs. Je l’attendis
OU LES MŒURS DU JOUR. 225
longtemps. Je ne pouvais me persuader qu’elle
ne se déciderait pas à venir. Inutile de vous dire
qu'elle ne vint pas. Ses premières lettres, il est
vrai, témoignaient d’une certaine tristesse : elle
avait de la peine à s’habituer à « son veuvage » ;
mais elle ne tarda pas à s’y faire, et sut même,
à ce qu'elle me dit, trouver quelques moyens
d'occuper son temps. Pendant qu'elle m'adressait
des consolations de celte nature, le cœur blessé
à mort, Je faisais, dans ma solitude, des efforts
surhumains pour reconquérir la santé, Je m’exer-
çais à ne pas parler, à respirer le moins possible ;
je ne sortais qu'avec le soleil et je me couchais
avant lui. Mais j'avais une chose én moi qui
décourageait mes plus grands efforts. Celle
chose, c'était la douleur de mon abandon et la
honte d'aimer encore. Car, c’est honteux à dire,
mais ce n'est pas pour leurs qualités que nous
nous attachons aux femmes. Ma femme, à moi,
dans cette affaire, eut le talent de tourner le
monde de son côté. Tandis que j’agonisais là-
bas, dans je ne sais quelle ville de la Sicile, on
43.
296 LA COMTÉSSE DE CHALIS
l’engageait ici à se distraire, à ne pas se séques-
trer ; on la poussait à m’oublier; on m'accusait
de l'avoir abandonnée avec ses enfants pour
satisfaire mes goûts de voyage. Je me croyais
malade, je ne l’étais qu’en imagination. Est-ce
que je n'aurais pu l'emmener avec moi? Elle
n'aurait pas demandé mieux, la pauvre femme !
Oh! humanité de Caïns ! on ne sait, quand ôn
songe à toi, ce qu’on doit admirer le plus, de ta
férocité ou de ta sottise,
Je me sentais glacé devant cette protestation
éncrgique. Ce que disait le comte était si vrai !
si naturel ! et cela s’accordait si bien avec le récit
mensoriger que sa femme m'avait fait jadis! La
vérité se levait enfin devant moi, complétant le
portrait que je m'étais tracé de la comtesse. Je
ne trouvais rien à répondre à son mari. Pour
lui, se reprochant sans doute d’avoir cédé à un
inouvement de colère, 1l s’efforçait de reprendre
son sang-froid.
OU LES MŒURS DU JOUR. 227
LXVI
— [a crise éclata entre nous, continua le
comte, lors du premier voyage que je fis en
France. J’arrivais, le cœur plein d’espoir, tout
prêt à pardonner devant un regret. Hélas ! ce que
je trouvai ne s’accordait guère avec mes désirs.
L’ahsurde s’étalait chez moi. Vous dire comment
on y vivait, quelles gens on y recevait, quelles
manières, on y apporlait, serait superflu; car
avant mon retour vous avez dû en juger vous-
même. Autrefois, pour y être admis, il fallait
réunir la respectabilité au sentiment des conve-
nances et à quelques faibles indices de bon sens
et d'intelligence, Maintenant, on n’y voyait plus,
en femmes, que des évaporées qu’on aurait con-
fondues, dans un lieu public, grâce à leur tour-
nure et à leurs costumes, avec des filles entrete-
nues, et, en hommes, que des freluquets. Mon
salon me fit horreur quand je le retrouvai ainsi
298 LA COMTESSE DE CHALIS
composé. La rougeur me montait au front quand
je songeais aux conversations qu’on m’y avait
fait entendre. C’est alors que je me reprochai
bien amèrement la susceptibilité qui avait déter-
miné ma conduite, Madäme de Ghalis, cependant,
voulut savoir la cause de l’étrange mine que je
faisais. Je la lui dis. Je parlai en mari indigné,
en homme révolté dans ses plus chères affections
comme dans sa conscience. Vous croyez qu’elle
s’humilia ? Elle m’accabla. C'était ma faute si
tout avait ainsi tourné dans ma maison. Pour-
quoi m'étais-je cru malade ? Pourquoi avais-je si
vite obéi à cette absurde prescription de mon mé-
decin? Est-ce qu'avec des soins je ne pouvais
aussi bien guérir en France qu’en Sicile? Tant
d'assurance me révolta. Le même jour, une con-
sultation eut lieu chez moi, à laquelle assistaient
les dix médecins.les plus renommés de Paris. Ils
conclurent unanimement comme l'avait fait le
docteur de Serre. Alors je fis ce que j'aurais dû
faire un an auparavant, en déclarant à madame
de Chalis que je désirais qu’elle m’accompagnit
OU LES MŒURS DU JOUR. 229
avec nos enfants. Et madame de Chalis refusa de
me suivre.
Le comte était tout pâle. Soudain il releva le
front, el riant d’un rire pénible :
— Connaissez-vous, dit-il, un moyen quel-
conque d'obliger une femme à faire ce qu'elle a
décidé qu’elle ne ferait pas? Si ce moyen existe,
révélez-le moi ; j’en suis à le chercher encore.
Ni prières ni reproches ne me réussirent. J'em-
ployai tout. J'allai jusqu’à menacer madame de
Chalis d’emmener les enfants avec moi; rien n’y
fit. Elle aimait mieux mourir, dit-elle, que de
quitter Paris, comme si cet odieux Paris était le
seul endroit du monde où pût respirer une
femme ! Je repartis donc seul, ne pouvant pas
me décider à séparer une mère de ses enfants, ne
pouvant pas surtout me résoudre à priver de si
jeunes enfants de leur mère, reculant devant la
nécessité du scandale, n’osant même me plaindre
à personne ; car si notre sollise fait que chacun
compatil aux peines les plus mérilées des femmes,
en revanche les chagrins des maris n’excitent
250 LA COMTESSE DU CHALIS
que la moquerie. Mais à dater de ce moment tout
était mort en moi. de n'y sentais plus rien quele
regret de vivre, et aussi le devoir de vivre, car
ce n’est pas impunément qu’on est père! lei,
mon cher ami, Je dois enfin vous dire quel est le
service que j'attends de votre amilié. Quoique
depuis deux ans, aussi bien dans ses lettres que
dans son altitude vis-à-vis de moi, madame de
Chalis ait paru regretter la cruauté de sa con-
duite, il ne m'est plus possible de croire à sa sin-
cérité. Je pense qu’elle se sent dans la positionk
plus fausse, ayant à supporter les ennuis du veu-
vage, sans en avoir absolument les libertés. Elle
doit s’apercevoir que ma santé s'améliore, etque
le moment se rapproche où il me sera permis de
vivre à Paris. Alors, elle le comprend, ce ne sera
pas une simple contrariété pour «elle que de pas-
ser le reste de ses jours auprès d’un homme qui
ne lui pardonnera jamais sa durelé. Elle essaye
donc de reconquérir le pouvoir que jadis elle
exerçait sur moi. Elle compte, si elle parvient à
m’arracher un pardon que je lui refuserai tou-
OU LES MŒURS DU JOUR. 931
jours, sur la faiblesse d’un cœur épris pour con-
lüinuer de vivre à sa fantaisie. Pendant qu’elle se
prépare ainsi à reprendre ses avantages, je me
dispose à rentrer chez moi pour faire cesser défi-
nitivement le train qu’on y mène. — Je le con-
nais, quoiqu’on ait pris à tâche de.me le déguiser.
— Mais d’ici là je crains que l’état des choses
n'empire. Certains renseignementsque j'ai reçus,
sans les avoir sollicités, me font soupçônner que
madame de Chalis obéit, à son insu peut-être, à
de funestes influences, qui pourraient bien un
jour la déconsidérer. J’ai fait ce que j'ai pu pour
lui montrer le danger de relations que‘ tous les
gens sensés désapprouvent, et le péril non moins
grand que lui font courir les habitudes d'exis-
tence qu’elle a prises depuis notre séparation.
Mais au lieu d’accepter le débat avec franchise
elle s’est retranchée derrière des dénégatious qui
n’ont fait que me confirmer dans mes soupçons.
Mon cher ami, c’est une chose affreusement pé-
nible que celle que je fais en ce moment en vous |
disant que maintenant, ce n’est plus d’affection
252 | LA COMTESSE DE CHALIS
qu’il s’agit entre ma femme et moi, mais seule-
ment de mon honneur. Vous êtes homme, vous
devez donc comprendre ce qu'il y a de doulou-
reux dans ma situation. Que madame de Chalis
se soit oubliée au point de faire partout parler,
même dans les journaux, en termes transparents,
de ses extravagances; que le publie, qui n’y va
jamais de main morte quand il s’agit de flageller
les gens dont la conduite lui paraît mériter le
blâme, se soit permis de la désigner, ainsi que
quelques-unes de ses amies, de je ne sais quels
surnoms aussi méprisanis que ridicules ; qu'elle
fasse de sa fortune l’usage le plus immoral et le |
plus absurde; qu’elle m’ait déchiré le cœur;
qu’elle vive entourée de folles, d’imbéciles;
qu’elle se montre quotidiennement dans ces pe-
tits théâtres dont les pièces ne se contentent pas
d’être platement niaises, mais choquent tous les
sentiments de pudeur qu'une mère de famille
devrait feindre quand elle ne les sent pas en elle;
que même, privée de toute direction intelligente
par sa seule faute, et poussée par le monde qui,
QU LES MŒURS DU JOUR. 235
dans ses suggestions comme dans ses exemples,
n’a jamais su que détourner les femmes de leurs
devoirs, elle se soit secrètement abaissée, ce que
Je ne veux pas chercher à connaître, jusqu'au
dernier degré du parjure; tout cela, c'est
irremédiable, c'est la déplorable conséquence
d’une situation que les circonstances ont déter-
minée ; tout cela, momentanément, je peux refu-
ser de l’envisager, attendant avec patience le mo-
ment où je pourrai tout faire rentrer dans l’ordre.
Mais les dernières limites de ma tolérance tempo-
raire ont été atteintes ; Je ne veux pas qu'elles
soient dépassées. Si j’ai volontairement détourné
les yeux de certains écarts, le scandale me trouve-
rait tout prêt à agir, Je n’acceplerais pas de
scandale. Mon nom ne m’importe plus person-
nellement, car je me considère comme mort.
Mais à mes yeux, il a une valeur considérable en
tant qu’il est porlé par mes enfants. Que l'on dise
que leur mère, à l'exemple de tant d’autres
femmes, n'a pas su résister au courant des excen-
tricités modernes, qu’elle a vécu d’une inutile
234 LA COMTESSE DE CHALIS
vie, composée de distractions peu convenables et
de sots plaisirs, qu’elle a fait un stérile emploi
de sa forlune, et qu’elle a répondu par l’indifié-
rence à mon affection, cela, je puis le tolérer ; c'est
un blâme, ce n'est point une flétrissure. Ce que je
ne veux pas, c’est qu’on puisse désigner la com-
tessede Chalis par les noms de ses amants. Eh bien!
mon cher ami, au moment de parür, car 11 y
péril pour moi à demeurer plus longtemps ic,
je ne vous demanderai pas des choses qui soient
indignes aussi bien du respect que vous vous de-
vez à vous-même que de la position que vous oc-
cupez dans ma maison. Ce que je vous demande,
et je vous le demande avec instance, c’est de n'ob-
server rien, de n’aller au-devant de rien, et, dans
Jecas seulement où les événements prendraient une
telle tournure qu’il faudrait être aveugle pour ne
pas les voir, de me mettre en mesure d'étouffer
le scandale, en m’adressant par le télégraphe ce
seul mot, que je comprendrai : « Revenez! »
L 2
OÙ LES MŒURS DU JOUR: 293
LXVI
Ï s'arrêta enfin. Il était temps. S'il avait con-
tinué une seconde de plus, mon trouble aurait
suffi pour lui révéler la profonde horreur que me
faisait éprouver sa requête. Certes, tout ce qu'il
disait n’était que trop juste, ce qu'il me deman-
dait, en se plaçant à son point de vue, semblait
légitime ; mais ‘dans la situation où je me trou-
vais vis-à-vis de la comtesse, le rôle qu’il me
traçait me paraissait, de tous les rôles possibles,
le plus affreux. La seule idée que moi, même
éconduit par madame de CGhalis, même à l'ef-
fet de sauvegarder l'honneur de ses enfants,
je pusse dénoncer cette femme qui m'avait
pressé dans ses bras, s’abandonnant à moi, légè-
rement sans doute, mais avec la confiance d’un
sentiment aussi vif que tendre, me causait une
insurmontable répulsion. S’il ne s’était agi que
de moi-même, et si ne m'avait arrêté la perspec-
236 LA COMTESSE DE CHALIS
Live des résultats qu’un excès de franchise de ma
part devait avoir infailliblement pour madame
de Chalis, je me serais levé en m'écriant:
« Chargez quelque autre de vous aider à punir
votre femme! Moi je ne le puis pas. Je fus son
amant! » Mais 1] fallait agir avec la plus stricte
circonspection dans cetie circonstance terrible,
et il fallait agir très-vite, car le comte, me regar-
dait, attendant ma réponse avec une fiévreus
anxiété. J’entrevis immédiatement qu’il n’existait
pour moi aucun moyen-“honorable de sortir de
l'impasse où j'étais enfermé ; je compris que ma
situation me condamnait à tromper le comte;
qu'entre toutes les infamies dont j'avais le cho
celle-là était la moins basse, et, la rage dans le
cœur, avec une assurance qui m’étonnait moi-
même, en me promettant bien de trahir ma pa-
role, sans hésiter, je la lui donnai.
OU LES MŒURS DU JOUR, 251
LXVHII
Le même jour, après le diner, le comte partit,
et sa femme le reconduisit jusqu’à la gare du
chemin de fer. Il me serait impossible d'exprimer
dans quel état d'humiliation et de découragement
J'étais tombé. Une heure plus tard, les enfants
venaient de se coucher, lorsque le timbre de
l'hôtel retentit par deux fois, annonçant aux valets
de pied le retour de la comtesse. A l’idée que
dorénavant nous allions être seuls en face l’un
de l’autre je me sentis frissonner de crainte.
Qu’allait-il se passer entre nous deux?
Si navrantes que fussent mes pensées à cet
égard, j'étais loin de prévoir ce qui m'atten-
dait. J'étais resté chez moi, accoudé sous ma
lampe, et méditant sur les événements qui ve-
naient de se succéder; la porte cochère de l’h6-
tel avait été fermée, le gaz était éteint dans la
cour et dans l'escalier; il était à peine minuit,
LD
258 LA COMTESSE DE CIALIS
et tout le monde reposait dans la maison. Fati-
gué de penser, j'allais me mettre au lit, lors-
qu’il me sembla qu’un .courant d'air froid me
frappait le visage. de levai la tête. Ma porte avait
été ouverte sans que je l’entendisse, et, dans
l'encadrement formé par lelinteau et les jambages,
immobile, silencieuse et me regardant, se tenait
la comtesse de Chalis. |
C'était la première fois, depuis que je logeais
chez elle, qu’elle avait pris la peine de monter
les trois étages de son escalier pour me venir
voir. Je m'étais levé en sursaut, la reconnais-
sant, ne sachant ce qu'elle. me voulait, à cette
heure, craignant tout, ayant tout à craindre. Ce-
pendant elle avait refermé la porte et s’avançait
vers moi. Je lui dis :
— Prenez garde! vos cnfants sont là, à côte.
— Je le sais bien, répondit-elle ; : mais vous
devez avoir une autre pièce.
Et, soulevant ma lampe, elle se dirigea vers
ma chambre à coucher,
… Quand j'y fus entré derrière elle, elle com-
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 259
mença par refermer la porte, puis elle examina
toutes choses autour d’elle avec une apparence
de curiosité. Le costume qu’elle portail était
aussi élégant que singulier. Îl se composait d’un
peignoir de taffetas rose, recouvert en entier par
un second peignoir de valencienne. Ce fastueux
vêtement tombait à larges plis tout autour d’elle,
el s’en allait traîner, en arrière, à la distance de
plus d’un mètre. Ses blonds cheveux, négli-
gemment. ramassés sur le sommet de sa tête,
découvraient sa nuque parfaite, Ses beaux bras
apparaissaient dans l’écartement de ses manches.
Enfin ses pieds, les plus adorablement faits qu’on
puisse imaginer, étaient chaussés de satin rose.
Malgré le trouble que j'éprouvais à la voir si
galamment vêtue, je remarquai qu'un parfum
pénétrant, mélange d’héliotrope et de réséda, se
dégageait légèrement desa personne. Ce parfum,
dont elle avait seule le secret et qu'Houbigant
composait pour elle, elle nes’en était plus servie
depuis que nous étions revenus d’Aïx, et je le lui
avais souvent reproché, car il m'agréait. Cela me
240 LA COMTESSE DE CIHALIS
parut une chose inouïe qu'elle se fût parfumée de
cet extrait de fleurs précisément ce soir-à;
mais, dans ma naïveté, supposant qu’elle n’avait
pu monter chez moi que pour me signifier mon
congé, je me tenais tremblant devant elle. Pour
clle, elle ne se sentait pas gênée du tout. Quand
clle eut posé la lampe sur la table, elle se tourna
tranquillement vers moi, puis — il était écril
qu'elle m'étonnerait toujours! — elle me dit
d'un ton de reproche :
— Vous ne m'aimez plus, n'est-ce pas? »
Je crus d’abord avoir mal compris, tant cette
question était en dehors de toutes les prévisions
possibles. Alors, elle s’assit dans un fauteuil, et,
me regardant avec calme, elle répéta sa phrase:
— Vous ne m’aimez plus, n'est-ce pas?
— À quoi done voyez-vous que je ne vous
aime plus? lui répondis-je, sans avoir bien exac-
lement conscience de ce que je disais. Il me sem-
ble que ce serait plutôt à moi de vous reprocher
votre indifférence, votre haine, pourrais-je dire:
OÙ LES MŒURS DU JOUR. "9
— Oh! moi! fit-elle en hochant la tête, il est
bien évident que je suis capable de tous les cri-
mes. Et mon mari a dû vous raconter à cet
égard des choses accablantes.
— Votre mari ne m'a rien dit sur votre
compte que ce que vous avez cru devoir me con-
lier vous-même.
Elle m’interrompit par cette seule interjec-
lon. |
— Ah!
Mais il y avait une telle expression de mépri-
sante incrédulité sur ses traits que je ne pus
ajouter üne parole.
— Allons! fit-elle en se levant et se dirigeant
vers la porte, je le vois bien que vous ne m’ai-
mez plus! |
-Je courus après elle, et lui prenant les mains
avec un lressaillement qu’il ne m'était pas possi-
ble de contenir :
— Je vous en prie, lui dis-je, écoutez-moi.
Je ne sais ce que vous pensez. Je ne sais même ce
que, après plus de quatremois d’indifférence, vous
14
242 ° LA CONTESSE DU CHALIS
êtes venue faire ici. Maïs je le sens : ce moment
doit déterminer entre nous unc crise suprême.
Ne prenez aucune résolution avant de m’en-
tendre.
— Mon Dieu! je vous écoute, fit-elle en sou-
riant. |
Et elle alla s’asseoir auprès de la table, s’amu-
sant, avecune plume, à griffonner je ne sais
quoi sur une feuille de papier blanc. Pour moi,
stupéfait tout d’abord de la tournure qu'elle |
avait donnée à la discussion, je commençais à
reprendre possession de moi-même. Certes! de-
puis longtemps, surtout depuis la confession de
son mari, je ne me faisais plus la moindre illu-
sion sur le caractère de la comtesse. Mais la pas-
sion que j’éprauvais pour elle était encore si vive
que, malgré ce qui s’était passé entre M. deCha-
lis et moi, en ce moment — je l'avoue à ma
honte — toutes mes idées étaient tendues sur les
chances d’une réconciliation.
— Si vous m’aimiez encore, lui dis-je avec
émotion, vous mc permettriez de vous interro-
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 243
ger.. Pourquoi ne m’avez-vous donné aucune
marque de sympathie depuis que je demeure
auprès de vous?
— Vous voulez le savoir ?
— Oui. |
— Eh bien! ïl y avait quelque chose qui
m'humiliait dans la position que vous occupez
dans ma maison. | |
— Mais, aujourd’hui, rien n’est changé dans
cette position.
— J'en ai pris mon parti.
— Pourquoi?
_— Vous aurez donc toujours la rage des expli-
cations ? dit-elle en haussant les épaules et conti-
"nuant à griffonner sur la page blanche.
— Si ce n’était pour me donner ou pour me
demander une explication, que seriez-vous venue
faire ici?
— J'y suis venue pour voir si vous m’aimez
encore.
À ces mots jesentis mon cœur se serrer. Îl était
évident pour moi que la comtesse mentait, que sa
AT LA COMTESSE DE CHALIS
démarche ne pouvait être désintéressée. Mais
quelle était la nécessité qui l’avait causée? J'hé-
sitais à le demander. |
— Sije vous aime... lui dis-je; que faut-il
faire pour vous le prouver ?
— Ïl faut faire, répondit-elle, une chose bien
simple.
— Mais quoi ?
— Me raconter tout ce qui s’est dit entre vous
et le comte de Chalis.
Un grand silence suivit ces paroles. La com-
tesse me regardait avec une tranquillité parfaite,
comme une personne qui se sent dans son droit,
faisant une chose légitime et toute naturelle.
Mais moi, confident du mari, moi qui n'avais ni
su ni pu me dérober à ses épanchements, moi
qui l'avais laissé partir, confiant dans la pro-
messe qu’il in’avait arrachée, et qui croyais, lui
faisant cette promesse que je voulais trahir, avoir
atteint le fond de l’ignominie, dans quelle situa-
tion me trouvai-Je!
— Cela, c’est impossible ! lui répondis-je,
|
OU LES MŒURS DU JOUR. 245
avec un mouvement de répulsion que je ne cher-
chais même pas à déguiser.
— Et pourquoi donc? dit-elle avec la même
tranquillité.
— Je ne puis trahir la confidence de votre
mari.
— Préférez-vous trahir la mienne?
Et comine Je ne disais rien, écrasé que j'étais
par la perspective nouvelle qu'elle ouvrait devant.
mo! :
— Âh çà! mon cher, fit-elle en souriant, il
faut avouer que vous avez de singuliers scrupules
et que vous vous faites de bizarres illusions sur
la nature de vos devoirs. Voyons, asseyez-vous
ici, à mes pieds; donnez-moi votre main ct re-
gardez-moi bien : je m'en vais vous ouvrir le
fond de mon âme. Je vous crois un très-honnète
homme; mais enfin vous ne pouvez vous dissi-
muler que vous avez pris la femme d'un autre.
C’est très-sérieux cela, et cela vous impose cer-
taines obligations. S'il m’a plu d'exposer pour
vous tout ce qu’unc femme peut risquer de plus
44.
@
216 LA COMTESSE DE CHALIS
précieux, sa considération, c’est bien le moins
que vous m'aidiez à me défendre. Mon mari esl
un homme inquiet, rancunier, un peu sournois,
comme le sont d’ailleurs tous les malades. II
m'en veut, se doutant que mon affection s'est
détournée de lui. J'ai fait ce que j’ai pu pour le
ramener; jen’ai pas réussi, Ce qu’il médile con-
tre moi, je l’ignore, mais je le sens ; cela ne doi
pas être charitable. Vous l’avez trompé avec moi;
vous avez même trouvé excessivement doux de le
tromper. En ce moment, quelques heures à peine
après son départ, si Je vous en priais, vous vous
empresseriez de le tromper encore. Il s’agit de
nous consulter et d'adopter un plan de conduite
pour nous prémunir contre ses violences, et vous
hésitez à me fournir des renseignements qui mc
"semblent indispensables! Autrefois, vous me
disiez que j'étais placée dans votre cœur au-dessus
. de toutes les créatures, que vous exposeriez pour
moi votre vie avec bonheur, que sais-je encore!
que vous ne viviez que pour moi. Je vous at-
corde que c’étaient là des manières de parler
UU LES MŒURS DU JOUR. 247
familières à lous les amoureux, et auxquelles
on nedoit pas attacher plus d'importance qu’elles
ne le méritent. Mais enfin je ne puis supposer
que le comte de Chalis soit placé dans votre af-
fection au-dessus de moi, n’est: ce pas”? Et s’il y a
dans la confession que je vous demande quelque
chose... mon Dieu ! qui froisse la délicatesse, est-
ce que, en me donnant à vous, je me suis sentie
arrêtée par de telles considérations? J'ai commis,
moi, pour vous, la plus grande faute que puisse
commettre une femme. À charge de revanche,
ion cher, ou je dirai que vous ne m’aimez plus !
_ [me faut renoncer à peindre l'air qu'elleavait
en disant cela; à décrire l'éclat de ses yeux, le
charme de sa voix, l’effet que produisait sur moi la
pression de*sa main; à exprimer ce que j'éprou-
vais en la sentant si près de moi, dans le silence
et la solitude de cette nuit, après quatre mois de
colère, de haine, de désirs inassouvis,
Je lui dis tont.
248 LA COMTESSE DE CHALIS
LXIX
— Ah! je le savais bien que vous m'aimiez
toujours! s’écria madame de Chalis en m’altirant
contre son cœur, lorsque j’eus achevé la con-
fession qu’elle avait écoutée d’une oreille avide.
Une heure plus tard nous étions aussi complé-
tement réconciliés que possible. Mais, m'éveil-
lant de mon ivresse, je fus très-étonné de voir
que la comtesse avait reprissa place auprès de h
table et continuait ses griffonnages. Je m’avan-
çai pour examiner ce qu’elle écrivait. C'étail
invariablement la même phrase : Je vous aime.
Et cette phrase se répétait du haut en bas dela
page, tracée en long, en large, avec celte va-
riante: J'adore Charles Kerouan. Signé: Com-
tesse de Chals.
Je ne pus m'empêcher de rire de cet enfantil-
lage, ct, comme la comtesse, riant plus fort que
moi, lançait au feu son autographe en me len-
OU LES MŒURS DU JOUR, 249
dant la plume, je m’assis auprès d'elle, et avec
l’exagération habituelle aux amoureux, exagéra-
ton qu'elle avait prévue sans doute, j'écrivis ce
qui suit sur une feuille blanche :
« Je n'ai jamais aimé et je n'aimerar jamais
que celle à qui j'ai consacré ma vie depuis deux
ans, celle qui a daigné se réelle avec moi ce
soir, la belle Diane de Chalhs. »
Et Je signai.
— C’est très-gentil, cela, dit la comtesse, qui
hisait ce que j'écrivais par-dessus mon épaule.
Il n’y manque qu’une chose.
— Quoi donc?
— La date.
Je riais comme un sot en écrivant la date.
La comtesse me prit le papier de dessous les
mains, puis elle le plia en quatre avec une affec-
tation de sérieux, et le plaça dans son corsage.
Il était tard. Elle manifesta le désir de rentrer
chez elle. Je l’accompagnai par les escaliers,
tenant en main un bougeoir pour nous éclairer.
Quand nous fûmes arrivés à sa porte, au premier
250 LA COMTESSE DE CIALIS
étage, comme J'avançais les lèvres pour l’em-
brasser, elle se recula un peu, puis, tirant mon
écrit de son corsage : |
— Maintenant, me dit-elle, s’il vous prenait
jamais la fantaisie de correspondre à mon sujet
avec mon mari, voici qui m’aiderait à vous punir.
LXX
Quelle femme!... Je demeurai le reste de la
nuit sur pied, ne songeant même pas à dormir.
Tout ce qui s'était passé entre nous pendant la
_soirée me revenait à l'esprit, et, à chaque inci-
dent nouveau, je m'’écriais avec accablement :
Quelle femme!... Ce qui m’humiliait le plus,
c'étaient les précautions qu’elle avait cru devoir
prendre contre moi. Ïl me suffisait au surplus
de penser à la situation que les événements
m'avaient créée auprès de son mari pour me
faire rougir de honte. Hélas! la seule chose que
Je n’avais pas prévue en m’engageant dans celte
OU LES MŒURS DU JOUR. 951
maudite liaison, c'était que ce mari pouvait être
l’homme le plus sympathique, et qu'il formerait
le dessein de se confier à moi. Qui l'aurait prévu
à ma place? Je m'attendais le lendemain à une
rupture définitive entre moi et la comtesse. En
effet, étant parvenue à s'emparer de l’absurde
écrit qui me livrait à elle, pièds et poings liés,
elle n’avait plus de raison de me craindre, par-
tant plus de motifs de me ménager. Cette pensée .
prouvait que je la connaissais très-mal encore.
Elle fut charmante pour moi et pleine d’atten-
tions. Elle ne fit pas la moindre allusion à ce
qui s'était passé. Seulement, à partir de ce jour,
elle se gêna moins, ou plutôt elle ne se géna plus
du tout pour vivre à sa guise. Se souciant fort
peu de ce que je pouvais penser d’elle, elle trou-
vait commode, et même spirituel, de faire jouer
à son surveillant le rôle avilissant de « paraton-
nerre, » Pendant que son mari était à Naples,
se fiant à la parole que je lui avais donnée, elle
me retenait auprès d'elle, et, je l’ai su depuis,
m'accusail railleusement dans ses lettres de vou-
252 LA COMTESSE DE CHALIS
loir régenter tout le monde à l’hôtel. Le mari
dormait donc sur les deux oreilles, pendant que
le Titiane, pour se venger de lui, dépravait au-
tant qu’il pouvait l'âme déjà viciée de la comtesse.
Moi, je voyais cela sans pouvoir rien dire. Mais
ma conscience se révoltait. Un jour, exaspéré de
mon abjecte situation, je résolus de partir. Alors
elle se fâcha tout rouge et me défendit de le faire.
. Je me soumis. « Ah! me disais-je, tu as voulu
connaître les dessous du monde! tu as voulu
savoir de quoi se composait l’amour d’une de ses
étoiles! tu as voulu tâler de l’adultère! et de l’'a-
_dultère d’une grande dame! Eh bien! tu en tà-
teras maintenant! »
LXXI
Cependant, précisément à cause de l’avilisse-
* ment dans lequel j'étais tombé, la position que
‘j'occupais auprès de la comtesse ne pouvait être
que transitoire. Elle avait beau, pour se moquer
- OU LES MŒURS DU JOUR. 253
de moi sans doute, certifier qu’elle ne m'avait
jamais tant aimé, je sentais que le drame qui se
jouait entre nous deux, et qui tournait mainte-
nant à la parodie, ne pouvait s’éterniser, qu'il
devait avoir une fin, et une fin prochaine et ter-
rible. Je crus un soir toucher au dénoûment,
Cette Florence dont j'ai parlé au commencement
de ve récit, et qui avait été la cause de la brouille
survenue à Aix entre le prince Titiane et la coni-
esse, cétte Florence, l’une des plus belles cour--
lisanes et des plus richement entretenues de
Paris, qui, pour avoir été la première à teindre
ses cheveux noirs en blond ardent, s'était fail
dans ces derniers temps une réputation euro-
péenne, sous l'effroyable nom de « la plus belle
des pieuvres ! » celte Florence enlin qui trouvait,
au dire du prince, madame de Ghalis « agréable
à voir, » et avait eu l’impertinence de la lorgner
‘un soir, au théâtre, faisait alors depuis quelques
jours partout parler d’elle. Tous les journaux,
depuis le Constitutionnel jusqu’à la Lune, en-.
tretenaient le public d'une « vertueuse résolu-
45
254 LA COMTESSE DE CHALIS
tion qu’elle avait formée. » La pauvre enfant
s’élait amourachée d’un Joli garçon sans forlune.
Elle voulait l’épouser et se retirer avec lui dans
une délicieuse villa qu’elle avait achetée au bord
du lac de Côme. Ne possédant que des économies
insuffisantes pour vivre, elle s'était décidée à
faire « le sacrifice de son mobilier. » C'était Rà
vente de ce mobilier qui défrayait alors toutes
les conversations dans la première ville du globe.
Tant de princes, de millionnaires, de fils de fa-
mille avaient traversé le boudoir de Florence en
y laissant des marques de leur gratitude! On y
comptait les menus objets de la haute curiosité
par centaines. Quant aux bijoux de prix, il avait
été impossible d’en faire l'inventaire : les bagues,
disait-on, devaient être vendues au boïsseau, les
diamants au litre! La pièce la plus merveilleuse
de cet écrin de reine était un grand collier à
seize rangs de perles, estimé un demi-million.
Les journaux ayant annoncé que l'exposition pu-
blique précédant la vente durerait huit jours,
é’était à qui, parmi les femmes « de la meilleure
OU LES MŒURS DU JOUR. 20
société, » ferait la partie d’aller visiter la demeure
de la courtisane. On leur avait tant dit qu’elle
avait un goût supérieur! tant donné. à entendre
qu’elle les éclipsait toutes par son élégance! Pen-
dant une semaine on vit des files de voilures
armoriées stationner sur les côtés de l'avenue
Matignon, où se trouvait l’hôtel de Florence.
Quelques jeunes gens, en parcoürant les appar-
lements, s’amusaient à divulguer le secret de la
provenance de certains meubles. On se retrou-
vait en eux. On était là comme « en famille. »
Le portrait de Florence en pied, nue jusqu’à la
ceinture, allirait tous les regards. Il était à
vendre, comme le reste, Mais c'était le cabinet de
toilette surtout qui ravissait les visiteurs. On s’é-
Louffait dans cette grande pièce dont les murs
étaient tapissés de glaces, et dont les ustensiles de
vermeil représentaient une valeur de deux cent
mille francs. J’avais lu la plupart de ces détails
dans les journaux « bien informés, » tels que
l'Indépendance belye et le Figaro, et j'en avais
entendu citer quelques autres par les hommes
256 LA COMTESSE DE CHALIS
de l'intimité de la comtesse. Un soir, ma-
dame de Chalis m'avait paru nerveuse, préoc-
cupée. On aurait dit qu’elle était dans J'attente
de quelque événement. Je l’interrogeai. Elle sc
mit à sourire, el me répondit d’une manière
évasive. Il me sembla qu’elle voulait chercher à
m'éloigner. Aussitôt je me mis en tête de rester,
Vers dix heures on annonça le prince Titiane.
La comtesse, en l’apercevant, oublia que j'étais
là. Elle s’élança au-devant de lui. Le prince por-
tail sous le bras une boîte aplatie enveloppée de
papier de soie, Madame de Chalis s’empara de
celte boîte avec une sorte de vertige. Le prince
riait, moi, je ne comprenais pas, je regardais.
Retirée au fond du salon, auprès d’une table,
madame de Chalis, nous tournant le dos, avait
déchiré le papier, ouvert la boîte, et elle se pen-
chait dessus, muette, anxieuse, Je m'avançai. Elle
tournait alors sur elle-même, en chantant, à tra-
vers la chambre, el elle tenait dans ses mains un
objet qu’elle avait tiré de la boîte et que je dis-
tinguais mal encore. Elle promenait avec amour
OU LES MŒURS DU JOUR. 297
cet objet sur son cou, sur sa bouche, sur ses joues.
On aurait dit qu'che le flairait, qu’elle le baisait.
Tout à coup elle s'arrêta, puis, en poussant un
grand éclat de rire, elle fit danser au bout de ses
doigts un long collier de perles. C'était le collier
de Florence.
Comme elle me le mettait sous les yeux, je ne
pus m'empêcher de l’admirer. Cependant cela
me choquait de l’avoir vue appuyer les lèvres
sur un objet qui avait élé porté par celte fille.
de lui dis :
— Vous avez acheté ce collier, madame?
— Ouil ouil oui!
— Elle battait des mains et sautait de joie.
— Et combien l’avez-vous payé?
Le prince dit:
— Cinq cent mille francs.
— Trouvez-vous que ce soit trop cher? reprit
la comtesse,
— Je pense, répondis-je, que c’est beaucoup
d'argent.
Dans l'ignorance où je vivais à l'égard d’une
258 LA CONTESSE DE CHALIS
foule de choses, je croyais que la vente du mobi-
lier de Florence avait eu lieu, et que la comtesse,
n’osant se rendre en personne à cette vente,
avait chargé le prince d’acheier le collier pour
elle. Hélas! j'étais à mille lieues de la vérité! Le
prince, qui n'avait jamais brillé par la discrétion,
ct qui, d’ailleurs, pensait que madame de Chaks
n'avait pas de secrets pour moi, ne se gêna
guère pour parler. La comtesse ne songeait
même pas à l’interrompre : dans sa pensée, Je
n'étais plus à craindre pour elle, et elle était
comme affolée par la vue de son collier. En quel-
ques mots Je fus mis au courant de tout. Voici
ce qui s’élait passé :
Madame de Chalis, comme tant d'autres
femmes, avait formé le projet de visiter la
demeure de la courtisane. Mais, voulant tout voir
à son aise el appréhendant la foule, elle avait
obtenu de Florence, par l’entremise du prince
Titiane, la permission de se rendre chez elle
deux heures avant l'ouverture de l'exposition
publique. Florence ayant été loger depuis quelques
OU LES MŒURS DU JOUR. 959
jours chez une de ses amies, la comtesse se croyait
sûre de n'avoir pas à craindre une rencontre
qui aurait pu l’embarrasser. Un matin donc, en
compagnie du prince, elle s’était rendue avenue
Matignon, où elle ne trouva qu’une femme de
chambre pour la recevoir. Si elle s’en donna à
cœur-joie de lout passer en revue, jusqu'aux
moindres tiroirs, c’est ce qui ne peut être mis
en doute. Il aurait fallu qu’elle ne fût pas femme
pour que Île contraire arrivât. Quand elle eut
tout bien vu, et que, surtout elle se fut longue-
ment extasiée sur la beauté du collier, une porte
s’ouvritet Florence parut devant elle. La stupeur
de la courtisane fut-elle jouée, ou le coup avait-
il été monté à l’avance entre le prince ct elle?
Tous les deux, selon moi, n’en étaient que trop
capables. Quoi qu’il en soit, Florence ge perdit
pas la tête, et pendant que la-comtesse la regar-
dait tout interdite, elle s'excusa de son mieux,
et, avec les manières les plus confuses et les plus
flatieuses, elle dit qu’elle avait cru que c’était
seulement le lendemain que la comtesse devait
260 LA COMTESSE DE CHALIS
venir ; qu’elle était désolée et toute honteuse de
l’indiscrétion involontaire qu’elle avait cominise ;
qu'elle ne savait quelles expressions choisir pour
prier madame de Ghalis de vouloir bien la: lui
pardonner. Madame de Chalis, qui n’avait jamais
soupçonné qu’une « demoiselle » de la condition
de Florence püût avoir reçu une éducalion
quelconque et faire preuve de tant de tact
et de bienséance, oublia sur-le-champ lin-
commensurable distance qui les séparait lune
de l’autre, et répondit avec autant d’urbanité
qu'elle aurait pu le faire si Florence, au lieu
d’être « la plus belle des pieuvres, » avait été
une femme du monde ét si elle l'avait reçue dans
son salon. Le prince juhilait à part lui de l'ar-
mable tournure que prenaient les choses. La
glace étant enfin rompue, Florence, avec un air
d’une simplicité parfaite, offrit un siége à
comtesse... el la comtesse l’accepta. Pendant
plus d’une heure, on causa. On s’étudiait à la
dérobée, tout en faisant assaut de compliments.
Florence trouvait la comtesse la femme la plus
OU LES MŒURS DU JOUR. 261
accomplie qu’on pût voir ; la comtesse s'émer-
veillait de la beauté de Florence, et surtout de
sa distinction. Le prince prit sur lui de dire que
madame de Chalis « se mourait du désir d’ache-
ter le collier. » Florence répondit aussitôt qu'elle
consentait à le retirer de la vente, et elle donna
rendez-vous au prince « pour en causer. » On se
quitta enfin, en se serrant la main... avec toute
sorte de politesses des plus gracieuses; on se
quitta en regrettant ouvertement, et muluelle-
ment, et en souriant, de ne pouvoir compler sur
le plaisir de se revoir. Florence était radieuse,
comme on peut le croire, et madame de Chalis,
tout en disant qu’il ne fallait parler à personne
de cette aventure, affirmait tout naïvement
« qu’elle s’était beaucoup amusée. »
LXXII
Quand nous fûmes seuls — le prince était
parti avant minuit pour aller reprendre à son
15,
262 LA COMTESSE DE CHALIS.
cercle une partie dans laquelle plusieurs millions
étaient engagés, et qui durait déjà depuis trois
jours — je me tournai vers la comtesse :
— Eh bien, lui dis-je, vous avez donc enfin
réussi à fréquenter les femmes entretenues ?
J'espérais que cette impertinence la ferait bon-
dir ; mais elle prit fort bien la chose.
= — Que voulez-vous? fit-elle en s'amusant à
compter, pour la dixième fois, les perles de son
collier. Rien de tout cela n’était préparé. Mais on
m'avait tant parlé de cette Florence, je l'avais si
souvent rencontrée au hois, aux courses, au
théâtre, chez ma marchande de modes, et, Je
vous l’avouerai, elle m’inspirait une telle curio-
sité, que lorsque je me suis trouvée devant elle,
je n’ai pu résister au désir de chercher un peu à
savoir quelle femme c'était. Eh bien, c’est une
chose extraordinaire, mais elle est très-bien!
Elle s'habille avec goût, elle s'exprime avec
décence, elle a‘même de l'esprit. Enfin il n'ya
presque pas de différence entre elle et. et
nous autres,
OU LES MŒURS DU JOUR, 263
Ce fut moi qui bondis, entendant cela.
— Qu'est-ce que vous avez done? me dit la
comtesse.
J'avais déjà repris mon siége.
— Rien du tout, répondis-je.
— Mais si ! fit-elle, je le vois bien. Vous vous
mourez d'envie de me chercher querelle.
— À quoi cela servirait-il? Vous ne recon-
naissez pour vos amis que les personnes qui vous
facilitent les moyens de satisfaire vos fantaisies,
et jamais celles qui s’exposent à vous déplaire
pour vous rendre service. Je joue auprès de
vous depuis deux ans le rôle haïssable de Mentor.
de vous fatigue, je vous ennuie. Et, cependant !.…
quant à M. Titiane… |
— Ah! bon! s'écria-trell, voilà que vous
allez encore être jaloux de lui!
__— de vous assure, repris-je avec colère, que
je ne suis jaloux de personne, et, en particulier,
de cet Aztèque.
— Aztèque ! fit-elle, qu'est-ce que cela?
— C'est une créature de race dégradée, un de
264 LA COMTESSE DE CHALIS
ces êtres qui tiennent le milieu entre la bête et
l’homme.
Elle ne put s'empêcher de rire.
— Comme vous devenez méchant ! me dit-
elle. | |
— Méchant ! moi ! je ne suis que juste. Rien
ne m'ôtera de l'esprit que cette rencontre était
préparée à l’avance entre votre Titiane et sa
demoiselle Florence.
— Dans quel intérêt ? |
— Je m'y perds.
— Eh bien, quand cela serait !
— Comment! quand cela serait !
. — Sans doute. Titiane me parlait souvent de
cette fille. Il ne cessait de me répéter qu'elle me
trouvait la plus charmante des femmes. En même
temps il me racontait sur son compte une foule
d'aventures qui piquaient ma curiosité. Îl aura
supposé que cela me distrairait de passer une
heure avec elle. Je ne vois pas qu'il y ait lieu de
lui en vouloir.
— Ni moi non plus.
OU LES MŒURS DU JOUR. 265
— Ah! tenez! vous êtes agaçant, avec votre
persiflage !
— Agaçant., c’est possible. Vous me permet-
trez cependant de constater l’effroyable chemin
que vous avez fait. À Aix, vous étiez soucieuse
de votre réputation. Indignée d'avoir vu le prince
quitter la loge de cette fille pour entrer dans la
vôtre, vous le chassiez comme un valet. Aujour-
d’hui cette même fille, dont le nom seul, prononcé
devant vous, vous révoltait, ses aventures excitent
votre curiosité, et cela vous amuse de passer une
heure avec elle. Evidemment il y à progrès.
— Vous avez la manie de tout analyser,
répliqua-t-elle avec humeur. Qu’auriez-vous done
fait à ma place?
— D'abord, je n'aurais Jamais revu cet hor-
rible prince ; ensuile je ne serais pas allée avenue
Matignon.
— Toutes les femmes y vont.
— Elles ont tort. Au surplus, elles y vont
avec lout le monde, pendant les heures consa-
crées à l'exposition publique ; elle n’y voient pas
266 LA COMTESSE DE CHALIS
la maîtresse de la maison, et ce n’est pas du tout
la même chose. .
— Baste !
— Une interjection n’est pas un argu-
ment.
— Quel argument voulez-vous que je vous
oppose? Si je n’avais pas vu cette Florence, si Je
n'avais pas su lui plaire, .je n’aurais peut-être
pas ce collier.
— Eh bien, quand vous ne l’auriez pas?
Là-dessus la comtesse se mit en colère.
— Vous en parlez bien à votre aise! s’écria-
-elle. Il n’yen a pas de plus beau à Paris.
— Îl n’y en a sans doute pas non plus de pro-
venance plus honteuse.
— Qu'est-ce que cela fait ? Dès l’instant queJe
l’ai payé, et de... mon argent.
Chose bizarre ! il y eut dans la façon dont elle
accentua cet adjectif possessif je ne sais quoi de
pareil à une hésitation de conscience. Je regardai
madame de Chalis. Elle tenait les yeux baissés,
mais les pommettes de ses joues se coloraient
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 207
légèrement. Ce fut pour moi un trait de lumière.
Cependant la pensée qui me venait à l'esprit
‘était si outrageante que je n’osais l’énoncer ; j'en
avais la respiration comme coupée. Il me fallut
plus d’une minute pour me remettre.
— Cela va peut-être vous gêner, lui dis-je,
d’avoir pris sur vos revenus une si grosse
somme ?
Sa rougeur s’accentua.
— Je ne lai pas prise sur mes revenus, répon-
dit-elle.
— Ah !
— Oui.
— Alors. c’est sur le capital! le capital
qu’a dû vous confier votre mari, que vous l'avez
prise ? |
Ses tempes s’empourpraient. Elle hésita, puis
elle dit :
_— Sans doute,
— Que croyez-vous, repris-je d’un air indiffé-
rent, que pensera votre mari de cette acquisi-
tion ? |
t
268 LA COMTESSE DE CHALIS
. Elle leva les yeux avec embarras.
— Mais. fit-elle, je ne vois pas qu'il soit
indispensable de le lui dire.
C’est alors que je sus à quel point je l’aimais
encore. Mon âme débordait. Je me jetai à ses
genoux. |
— Je vous en supplie! m'écriai-je ; au nom
de tout ce que vous avez de plus cher! au nom
de vos enfants ! renvoyez ce collier. Perdez cent
millefrancs dessus, s’il le faut, mais ne le gardez
pas. Îl y a un abîme sous vos pieds. IL faudrait
être votre ennemi pour vous le cacher,
Les larmes ruisselaient sur mon visage. Je lui
serrais les mains. | |
— Que supposez-vous donc?... me répondit-
elle avec sa voix brève. |
Puis, repoussant mes mains, elle se leva.
Elle était redevenue maîtresse d’elle-même.
OU LES MŒURS DU JOUR. 269
LXXIII
Mais moi, je voulais tout savoir. Je me mis à
battre Paris le .lendemain. Tous les lieux où
affluent les nouvelles, où s’échangent les cancans
du monde, les canards de la politique et les
racontars des coulisses je les parèourus successi-
vement. Partout je prêtai l'oreille, Rien ne trans-
pirait encore. Cependant, à neuf heures, élan!
allé rôder dans les couloirs de l'Opéra, j’entendis
des chuchotements dans un groupe de jeunes
gens que je connaissais. Je m’approchai, On
paraissait s’amuser beaucoup, on riait, Ma pré-
sence ne gêna personne. On continua à parler
devant moi. C'était du collier qu’on parlait.
Et le collier maudit — après une minute d’at-
tention, il me fut impossible de conserver le
moindre doute à cet égard — c'était le prince
qui l’avait payé !
#
270 LA COMTESSE DE CHALIS
LXXIV
Et il l'avait payé de la manière la plus com-
promeltante, avec un mandat tiré par lui sur
la Banque de France. Vers deux heures, au mo-
ment où les gens de bourse affluent dans Îles
bureaux de cette grande banque, où plus de vingt
personnes se croisent perpétuellement dans la
cour et sous la porte, Florence, en grande
toilette, belle à ravir, était majestueusement
descendue de son coupé à quelques pas de cette
porte; puis, faisant l’ignorante pour se donner
un air intéressant, demandait au concierge, aut
garçons de bureau qui se trouvaient sur son
passage, à {ous venanis enfin, où il lui fallait
s'adresser « afin de recevoir la somme de cinq
cent mille francs. » Une somme aussi forte ne
se paye nulle part — même à la Banque de
France, et surtoul à une jolie femme — sans
que s’ensuive un peu d’émoi. Les employés lor-
OÙ LES MŒURS DU JOUR, 971
gnaient donc Florence pendant que le caissier
comptait les liasses de billets qu’on allait lui re-
mettre. L’un de ces employés, gentil garçon sur
lequel en des temps moins prospères la « belle
pienvre » avait laissé tomber quelques regards
de commisération, s’avança même pour lui ser-
rer la main et la féliciter d’avoir fait la conquête
du prince Titiane.
— Ah! mon Dieu! vous êtes dans l'erreur !
répondit Florence en affectant des airs de reine.
D'abord il y a longtemps que la conquête est faite;
ensuite la somme que je viens recevoir est le
produit d’une affaire : c’est mon collier de perles
que j'ai vendu.
— Bon! reprit l’employé... Le prince est
trop galant pour exiger la livraison de cette pa-
rure. |
— Mais pas du tout! je la lui ai livrée hier.
— À qui donc veut-il la donner?
— Ah!... voilà !
— Serait-ce un mystère?
— Peut-être.
272 LA COMTESSE DE CHALIS
Le payeur interrompil ceite conversation en
appelant Florence pour lui remettre le montant
du mandat souscrit à son profit. La pieuvre con-
linua ses airs en palpant le monceau de billets
de banque. Elle affectait de ne pas les compter.
Plus de trente personnes la regardaient, pendant
qu'elle empilait ses cinq cents billets dans un pe
lit sac de voyage. Elle mit deux minutes à cetle
opération, puis salua, s’en alla, monta dans &
voilure et se fit conduire chez son agent de
change. Là, nouvelle scène de comédie, Elle était
bien embarrasséc de cet argent, ne savait qu'en
faire. Lur donnait-on le conseil d’acheter des
rentes ? C’était peut-être un mauvais placement,
car on lui avait dit « qu'on aurait la guerre. »
Elle se décida pour des actions du chemin du
Nord, « ayant beaucoup de confiance en M. de
Rothschild. » Une heure plus tard la nouvelle
courait tout Paris.
Ce qu’on voulait savoir, ce qui mettait en fer-
mentation toutes les têtes, c'était la destination
du colher. Le prince Titiane l’avait-il acheté pour
OJ LES MŒURS DU JOUR. 273
en faire une spéculation? La chose n'était pas
admissible : le prince n'avait jamais songé qu'à
faire parler de lui. Voulait-1l le rendre à Flo-
rence? c'était moins admissible encore ; si telle
élait son intention, pourquoi le lui prendre? Il
n'avait dû faire l’acquisition de cette parure que
pour la déposer aux pieds d’une femme. Mais
quelle était cette heureuse femme? Voilà ce qu’on
se demandait à l'Opéra. L’un mettait en avant les
noms de quelques courtisanes bien connues, et
cela égayait les autres. [ln’était pas, en effet, be-
soin de cinq cent mille francs pour toucher le cœur
de la plus vénale. Alors on se regardait en hochant
la tête. On citait le mot attribué à la reine Marie-
Antoinette. On disait : « Il y a là-dessous quelque
femme du monde. Tiliane ne dira rien peut-
être; mais 1l est vanitcux, 1] laissera deviner les
choses ; et nous reconnaîtrons la belle à son col-
lier, »
Les propos des jeunes gens continuaient sur ce
lon, quand la comtesse de Chalis, enveloppée du
menton aux pieds dans un burnous en cachemire
214 LA COUTESSE DE CHALIS
de l’Inde à palmes d’or, traversa le couloir du
premier étage, et se présenta devant sa loge.
Chacun salua et s’cffaça pour lui faire place.
Mais moi, terrifié d’abord de ce qu’on venait de
m'apprendre, en la voyant je n’eus plus qu’une
préoccupalion : celle de savoir si elle avait au
cou son collier. Au moment donc où elle mettait
le pied dans le petit salon qui précédait sa loge,
je m’avançai rapidement, comme pour l'aider à
se débarrasser de son burnous. Elle parut éton-
née de cette prévenance, el plus surprise encore
de ce que je fis quand, ayant soulevé le burnous
et vu reluire sous son chigaon l'agrafe de dia-
mants qui soutenait ke collier de perles, je lâchar
le burnous, et, pressant le ressort de cette agrafe,
üirai- prestement à moi le collier. Personne n'a-
vait rien vu de tout cela, car nous étions tous
deux dans le petit salon, assez obscur, et la porte
de la loge avait élé refermée ; mais elle se tourna
vers moi avec dépit, en me disant :
— Étesvous maladroit, ce soir!
= Non, je ne suis pas maladroit, lui répon-
OU LES MŒURS DU JOUR. 275
dis-Je avec l’accent de la plus profonde tristesse.
de vous sauve du mépris public ; voilà tout. Cha-
cun ici sait que ce misérable prince a payé cette
parure. On ne parle que de cela. On guelte toutes
les femmes afin d'apprendre quelle est celle assez
avilie pour avoir accepté un cadeau pareil. Si je
ne m'étais trouvé ici, vous étiez perdue !
La comtesse se mordait les lèvres. Elle re-
poussa le collier que je lui présentais. Pendant
que je le déposais dans une poche du burnous,
elle se jeta sur le divan du petit salon avec co-
lère. J'étais resté debout. Je m'appuyai contre la
porte. |
— Eh bien, fit-elle tout à coup, pourquoi ne
continuez-vous pas vos insolences ? Vous voyez
bien que je vous écoute.
Je ne pensais qu'à la servir. Je lui dis com-
ment J'étais parvenu à découvrir la vérité.
— Titiane me le payera! s’écria-t-elle. C’est
lui qui m'a monté la tête. Je ne pouvais songer à
acheter ce collier, j’ai déjà douze cent mille francs
de dettes!
216 LA COMTESSE DE CHALIS
— Comment! repris-je avec emporlement,
vous possédez près d’un million de revenus, él
vous trouvez moyen de vous endetter !
Elle fit :
— Eh bien?
… Puis elle me regarda avec mépris, comme si
j'avais dit une énormité, |
.Cela m'irrita. Me voir trompé pour ce Titiane,
d’ailleurs, me disposait déjà fort mal.
— Rassurez-vous, lui dis-je. N'ayez aucunc
inquiétude pour vos dettes. Le prince est géné-
reux..…
— Assez! fit-elle en se levant. Vous prenéz
trop de privautés !
Et, passant devant moi, elle s’en alla s'as
seoir sur le devant de sa loge. Je la vis s'in-
cliner plusieurs fois de suite pour répondre
aux saluts qu'on lui adressait de toutes parts.
J'avais encore tant de choses à lui dire que je
ne pouvais me décider à la quitter. Je m'assis
sur un tabouret, derrière elle : mais elle alors,
tournant la tête par-dessus l’épaule, et avec une
OU LES MŒURS DU JOUR. 277
expression de regard glaciale, me dit ces simples
molSs :
— Vous me gênez.
Je n’en alla.
LXXV
Je me sentais jugé et condamné. Mais combien
je n’attendais peu à la férocité qui devait prési-
der à mon exécution! Ce fut la chose la plus fu-
tile qui amena la catastrophe. Le lendemain, à
déjeuner, la comtesse décida que le temps était
froid — elle n’en savait rien, 1l ne l'était pas
— et qu’il ne fallait pas faire sortir les enfants.
Elle sortit elle-même peu après, dans sa voiture.
Le soleil s'étant montré dans l’après-midi, les
enfants me prièrent de les mener faire un tour
de promenade. N'y voyant pas d’inconvénients,
je les conduisis au parc Monceaux. Ils jouèrent
pendant deux heures et ne prirent pas de mal.
16
ee ———
218 LA COMTESSE DE CHALIS
Quand nous rentrâmes, madame de Chalis était
dans son salon avec quaire personnes, quatre
hommes. Les enfants allèrent l'embrasser, Jé-
tais monté chez moi. Un valet de pied vint me
dire que la comtesse désirait me parler. Je redes-
cendis, Dès que je fus au seuil du salon je devi-
nai, à l'expression de son regard, qu’elle allait
ne porter un coup terrible. Elle avait étendu la
main, en m'apercevant, comme pour me donner
à entendre qu’il était inutile que j'entrasse. Je
demeurai donc sur le seuil. Alors, devant ces
hommes silencieux qui paraissaient souffrir de
ma situation, devant ces enfants frappés de sur-
prise, elle me dit « qu’elle m'avait prié de ne
pas faire sortir les enfants, qu’elle était leur mère,
que c'était à elle, à elle seule, de déterminer
l’emploi de leur temps, que je n’aurais pas dû
l'oublier, et qu'il ne fallait plus que cela fût...»
Tout cela était débité sur ce ton impertinemment
tranquille, doux ct poli, qui est la forme particu-
lière de la grossièreté des gens du monde. Les
enfants, consternés, s’empressèrent de dire que
OÙ LES MŒURS NU JOUR, 279
c'étaient eux qui m’'avaient tourmenté pour les
faire sortir, et qu’il ne fallait pas me gronder.
Elle leur imposa silence et recommença les
mêmes phrases, me regardant toujours du même
air faux. Je trouvai la force d’objecter que « les
enfants s'ennuyant à la maison et que le temps
s'étant adouci, je n'avais pas cru qu’il pût y
avoir d’inconvénients à leur faire prendre un
peu d'exercice; qu’au surplus il n’en n’était ré-
sulté aucun mal pour eux. » Ce fut à voix basse,
en tremblant, et toujours debout sur le seuil que
J'articulai ces paroles. Elle me répondit, avec la
même tranquillité « qu’il y avait beaucoup de
mal à ce que les instructions qu’elle avait données
ne fussent pas exécutées, et que, dorénavaït, elle
désirait que cela n’arrivât plus, parce qu’elle
n’aimait pas se voir obligée de faire des obser-
vations pénibles pour elle. »
Pénibles pour elle! J’allais ouvrir les lèvres;
mais alors, levant les yeux vers la porte placée
derrière moi, elle sembla me dire : « Vous pou-
280 : LA COMTESSE LE CHALIS
vez vous retirer. » C’est ce que je fis, écrasé par
lhumiliation que j'avais subie devant ceshommes.
Mais quand je me trouvai chez moi, la douleur
que Je ressentais se fit jour par des cris et des
larmes. Je me jetai sur mon lit; je sanglotais
comme une mère qui aurait été outragée par son
enfant. Elle que j'avais si éperdument aimée!
que je chérissais tant encore, me traiter ainsi!
Et à quelle occasion! Au moment où je venais de
lui rendre un si grand service ! Je me roulaissur
mon lit, déchirant mes draps, épuisant en pué-
riles violences tout ce qu’il y avait en moi de
honte et de désespoir. Un domestique vint m'an-
noncer que le dîner était servi. Je le chargeai de
mes excuses pour sa maîtresse : « J’avais la fièvre
et ne pouvais me mettre à table. » Elle dut être
ravie de ce prétexte, car 1l annonçait une rup-
ture. Les enfants montèrent après le diner. Les
pauvres petits êtres comprenaient que je devais
souffrir, et par leur faute. Ils venaient essayer
de.me consoler. J'étais alors plus calme et repas-
sais dans mon esprit les événements qui avaient
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 281
créé ma situatioh déplorable. Je l’attribuais en
grande partie au prince Titiane, Îlne m'était plus
possible de douter qu’il füt redevenu l’amant de
la comtesse. Je me rappellai mille détails an-
nonçant une secrète intelligence entre lui et elle.
Tout cela m'’enflammait. Les enfants m'ayant
embrassé avec ces jolies petites démonstrations
affectueuses qui sont le propre de leur âge, s’é-
aient retirés ‘pour aller dormir. Je continuai à
m'exciter, et enfin, pour la première fois, j'en-
visageai froidement l’idée d’une séparation éter-
nelle. Mais m’en aller piteusement, sans soulager
. moncœur, celaneme paraissait pas possible. J'étais
encore bien naïf ! il me fallait « une explication. »
Pensant que madame de Ghalis me la refüserait
si je la sollicitais, je résolus de la lui imposer.
Je voulais qu’elle eût lieu le soir même. Je me
_ décidai à attendre que ses hôtes fussent partis,
Les fenêtres de mon petit appartement donnaient
sur la cour, dans un corps de logis formant re-
tour sur celui où se trouvait le salon. Je voyais
donc les fenêtres de ce salon toutes éclairées.
46,
282 LA COMTESSE DE CHALIS
Vers minuit, après avoir entendu plusieurs fois
de suite le bruit de la porte cochère retombant
derrière les personnes quisortaient, je descendis.
Quand je fus arrivé au premier étage, en me
penchant par-dessus la rampe, je vis les deux va-
lets de pied sommeillant à demi sur la banquette
du veslibule situé au rez-de-chaussée. L’anti-
chambre qui précédait les appartements du pre-
mier étage était vide. Cependant, en ouvrant la
porte du boudoir, je fus très-étonné de rencon-
_trer dans cette pièce la femme de chambre de la
comtesse. Elle avait la main appuyée sur l’une
des portes du salon, paraissait écouter ce qui se .
passait de l’autre côté de cette porte, et son visage
comme ses gestes exprimaient une inquiétude
extraordinaire. Cette fille, Allemande d’origine,
et qui portait le nom de Gretchen, avait su se
faire respecter de tous à l’hôtel par une conduite
exemplaire. Elle était instruite, très-discrète, et
portait à ses maîtres un véritable attachement.
Chaque soir, d’habitude, elle se tenait dans ka
lingerie, située de l’autre côté de l’antichambre,
4
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 283
en attendant le moment de mettre au lit sa maïi-
tresse. Comment donc pouvait-il se faire que je
la rencontrasse dans le boudoir, et que se passait-
il, qu’elle paraissait si inquiète ? Elle fit un petit
crien m’apercevant, puis se sauva sur la pointe
des pieds, sans me dire un mot. Cela se fit en si
peu de temps que je n’eus pas le loisir de l’inter-
roger. D’autres choses, au surplus, maïtrisaient
mon attention. En approchant de la porte du sa-
lon, il me semblait entendre un bruit de pas, de
gémissements étouffés. Aussitôt je tournai le bou-
ton de cette porte.
Quel spectacle s’offrit à mes yeux! .
La comtesse était seule avec le prince Titiane,
et le prince Titiane.…. la battait.
Il la battait en charretier. Il ne voulait pas
seulement l’humilier, il voulait lui faire du mal.
Elle était surprise, révoltée, effrayée. Elle n'osait
crier, de peur du scandale. Que s’était-il passé
entre eux? Je l'ignore; je suppose cependant
que l'affaire du collier était la cause de cette
284 LA CONTESSE DE CHALIS
affreuse scène. Lorsque j'entrai dans le salon,
madame de Chalis était renversée sur un canapé,
les lèvres en sang, les cheveux défaits ; le haut de
son corsage était déchiré. Le prince vacillat
comme un homme ivre.
Je m’élançai entre eux. La comtesse se dressa
toute droite en me reconnaissant, et fit un geste
de fureur. D’un revers j’avais envoyé le prince à
dix pas. Pour elle, je la saisis entre mes bras.
J'étais éperdu de colère, de douleur, de honte,
de pitié; mais elle se dégagea de mes bras, et
soudain, me montrant la porte, elle s’éeria :
— Sortez!
Je demeurais stupide de surprise.
— Comment! lui dis-je, quand ce misérable
vous frappe!
Elle me dit le mot de Molière :
— Si je veux qu'il me frappe, moi! »
Oh! alors, ce que j'éprouvai, ce fut du dégoût.
Je ne trouvais rien à répondre. M'avoir vu pré-
férer ce diminutif d'homme, ce monstre qui s’é-
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 385
tait alors fondu, évanoui, que je cherchais en
vain derrière et sous les meubles, c'était assez !
Mais dans un tel moment, entendre cela! tout
en moi protestait, se révollait.
— Sortez! maïs sortez donc ! s’écriait-elle.
Elle y mettait de la pudeur,
LXXVI
Le lendemain, .dès le matin, comme j'étais
occupé à renfermer le peu d’effets que je possé-
dais dans une malle, les enfants entrèrent dans
ma chambre, me demandant si nous n’allions
pas bientôt travailler.
— Hélas! leur répondis-je, mes pauves enfants,
nous ne travaillerons plus jamais ensemble. Je
quitte la maison. Vous me voyez pour la dernière
fois, |
À ces mots ils fondirent en larmes.
— Ponrquoi donc vous en allez-vous? me
286 LA COMTESSE DFE CHALIS
dit le plus jeune. Est-ce que vous n’étiez pas
content de nous?
Je les pris tous deux dans mes bras, et, en
pleurant comme eux, Je les serrai contre mon
cœur.
— Si! j'ai toujours été content de vous, et je
vous aime comme si vous étiez mes propres fils.
Vous êtes les deux meilleures, les plus gentilles .
créatures qui existent.
Alors l'aîné, se pendant à Mon Cou :
— Pourquoi donc partez-vous, si vous nous
aimez? Il ne faut pas partir. Mon frère et moi,
nous ne le voulons pas. Vous ne partirez pas.
L'adorable tyran m'étreignait de ses petits
bras avec une force terrible.
— Qu’allons-nous devenir sans vous? me dit
le plus jeune.
— Vous avez votre mère.
Le silence qui suivit ses paroles eut quelque
* chose de saisissant.
Je repris :
— Vous avez aussi votre père, voire père, qui,
(OÙ LES MŒURS DU JOUR. ox7
bientôt, pourra revenir et ne vous quittera plus,
Jamais, jamais.
— Ça ne fait rien, dirent-ils ensemble : nous
ne voulons pas que vous partiez.
Je les avais remis à terre et je continuais à faire
ma malle, lorsque je m’aperçus que l'aîné avait
disparu.
— Où donc est votre frère? demandai-je au
plus jeune.
Le pauvre peiit m’aidait en pleurant. Il m'ap-
portait mes brosses, mes pantoufles.
— Îl est allé prévenir maman que vous vou-
lez partir. Elle saura bien vous en empêcher.
Hélas !…
Presque aussitôt Grelchen entra. Elle tenait
l'ainé par la main. Elle aussi m'adressa la
cruelle question :
— Quoi! monsieur, vous parlez! Ah! quel
malheur que vous partiez !
Elle savait bien, elle, pourquoi je quittais la
maison, Elle ajouta :
— Que dira madame?
Li
288 LA COMTESSE DE CHALIS |
— Son enfant ne l’a donc pas vue ?
— Non. Elle a défendu qu'on la réveillât.
— Croyez-le bien : elle se consolera, Gretchen.
— Tout cela, reprit-elle à demi-voix, c’est la
faute de ce maudit prince,
Je la regardai. Elle avait le visage enflammé
de colère. Je pris mes deux élèves par la main et
les conduisis dans leur chambre.
— Je vous promets, leur dis-je, de vous em-
brasser avant de parür; mais il faut que vousme
laissiez seul avec Gretchen.
Gretchen, comme on va le voir, avait deviné
bien des choses.
— Que savez-vous mon enfant? lui dis-je.
— Hélas! monsieur, je ne sais rien! si ce
n’est que madame est ensorcelée par M. Ti-
tiane.
— Que peut-elle donc trouver en lui ?
— Que sais-je!... Commeil lui faut de nou-
velles distractions chaque jour, et des distrac-
tions plus... comment vous dire? plus... nou-
velles, le prince arrive, il se met l’imagination à
OÙ LES MŒURS DU JOUR. ° 289
la torture, et... Ah! reprit-elle avec douleur,
vous n’avez pas su vous y prendre avec madame!
ni M. le comte non plus.
— Croyez-vous donc qu’elle revoie le prince,
après l’ignoble scène d’hier soir ?
— Sans doute.
— Pourquoi ?
Gretchen reprit avec honte :
— Ce n’est pas la première fois.
Je ne pus retenir un geste d'horreur.
— Ainsi, lui dis-je, selon vous, c'était donc
comme cela qu’il fallait s’y prendre ?
— Que voulez-vous! fit-elle, M. le comte et
vous, vous n'étiez Jamais occupés que de choses
sérieuses. Cela ne la distrayait guère. Tandis que
Jui. d’abord, je crois qu’elle à peur de lui, ct
puis ensuite.
Lé
— Achevez donc!
— Eh bien, le prince la fait rire.
Je sentais le frisson me courir dans le dos.
Je me remis à entasser mon linge dans ma
malle avec l’activité d’un homme qui pense ne
A7
200 ‘ LA COMTESSE DE CHALIS
pouvoir se dérober jamais assez tôt à un spectacle
qui lui répugne.
— Que deviendront ces pauvres enfants? dit
soudain Gretchen.
Je Levai les deux mains au ciel.
Elle reprit :
— Si vous préveniez M. le comte de votre dé-
part, sans lui en confier le motif ?
— Tout le monde peut faire cela. Moi je ne le
puis pas. Voyez-vous bien, Gretchen, il ne faut
“pas se faire d'illusions à cet égard : j'ai commis
une mauvaise action en prenant la femme d’un
autre. Ma punition, c’est que du mal ne peut
résulter aucun bien.
— Comme vous dites cela, monsieur! fit
Gretchen.
— Je le dis avec larmes, je le -dis comme un
homme qui passera sa vie à déplorer sa faute
irréparable. J'étais jeune, et le monde exerçait
sur moi toutes ses séductions, Qui ne rêve, à
vingt ans, d'avoir une femme mariée pour maî-
tresse? C’est si flatteur!.….. et si commode! La
OU LES MŒURS DU JUUR. 991
seule chose à laquelle on ne songe pas, c’est qu’il
faut expier la possession d’une telle femme par
toute sorle de honteuses manœuvres. Il faut
mentir, il faut trahir, il faut... voler. Ah! tant
pis, c’est le mot! je ne le marchande pas! Et
quand on a l'âme propre et qu’on a fait cela, on
en arrive où vous me voyez, ma pauvre enfant :
au mépris de soi-même.
_ L'Allemande me serrait les mains.
— Vous l’aimez encore cependant !
— C'est le comble du châtiment!
— Et vous allez partir!
— Que feriez-vous à ma place?
— À votre place, J'enlèverais les deux garçons
et je les conduirais à M. le comte.
— Mais, malheureuse enfant, ce scrait tout
lui dire,
— Ah! si je l'osais, moi!
— Nele faitespas, Gretchen, ne l’essayez même
pas. Je vous empêcherais de le faire.
— Âlors, que me conseillez-vous ?
Silence.
292 LA COMTESSE DE CHALIS
— Ne me direz-vous rien, monsieur? Je ne
suis qu’une pauvre fille qui a la crainte de Dieu
devant les veux et qui voudrait servir ces deux
enfants sans faire de peine à ses maîtres.
— Et moi, je suis un homme qui n’a même
pas le droit d’aimer ces enfants. Un homme qui
ne peut pas servir ces enfants! car leur mère
doit m'être sacrée, et je ne le pourrais sans flé-
trir leur mère. |
LXX VII
Je n’eus pas le courage de tenir ma promesse.
Je craignais de faiblir si je revoyais mes élèves.
Leur chagrin, encore plus que leurs caresses,
me faisait peur. J'avais lecœur brisé en songeant
à la destinée qui les attendait. Je partis sur la
pointe des pieds, après avoir prié Gretchen de
m'envoyer ma malle au Grand Hôtel, où Je
comptais demeurer au moins deux jours. J'avais
formé le puéril dessein de-me venger de la com-
OU LES MŒURS DU JOUR. 205
tesse en lui rendant un dernier service. Con-
vaincu que le prince Titiane voulait se procurer
l’infâme plaisir de la perdre, je m'étais décidé à
lappeler en duel pour le tucr — s’il se pouvait.
Effroyable désärroi où les passions nous précipi-
tent! Le croira-t-on? J'avais toujours condamné
le duel comme un usage stupide et barbare, ct
voilà que je m’empressais d'y recourir à la pre-
mière occasion qui se présentait. Autre folie!
j'avais gardé quelques-préjugés de mon éducation
universitaire. Sans croire à la justice des choses
humaines, — elle n'existe, hélas! nulle part! —
j'étais persuadé qu’à défaut de la Providence,
une certaine logique les gouvernait. Il ne se
pouvait pas, dans ma pensée, que le prince ne fût
pas châtié du mal qu'il avait fait. De là à la con-
viction que je le tuerais 1l n’y avait qu’un pas à
faire. Aussi, bien loin de ressentir une crainte,
même instinctive, à l’idée de la rencontre que je
préméditais, toules mes préoccupations se por-
taient sur ses suites probables : arrestation, pro-
cès, nécessité d’avouer la cause du duel. Pour
294 Ÿ LA COMTESSE DE CHALIS
rien au monde je ne voulais confesser cette cause.
Cela rendait ma situation très-délicate à l'égard
des témoins dont je ne pouvais me passer. Comme
je me demandais quels seraient ces témoins, Je
rencontrai sur la place du Nouvel-Opéra deux
jeunes gens que j'avais connus autrefois à mon
cercle. C’étaient deux bons enfants. de cette es-
pèce que M. Veuillot baptisa du nom de boule-
vardiers.
— Je vous cherchais, Jeur dis-je, pour vous
demander un service. Il est un homme à qui je
ne saurais rien reprocher, mais dont la vue pro-
duit sur moi l'effet d'un cauchemar. C'est le
prince Titiane. Je le déteste sans savoir pourquoi.
Son air, ses façons de parler, de regarder
lesgens, me paraissent autant d'insultes. C'est
absurde sans doute, mais je n’y puis rien. Et je
me sens très-malheureux de le rencontrer pres
que chaque jour. Il faut donc que cela finisse :
qu'il consente à quitter Paris tout de suite et
à n’y jamais revenir. Voulez-vous le lui de-
mander? Si, comme je le suppose, il trouve
OU LES MŒURS DU JOUR. 205
ma prière par trop insolite, proposez-lui de se
couper la gorge avec moi. Ge me sera toujours
une satisfaction, et vous m’aurez fail un très-
grand plaisir. .
Mes deux boulevardiers n'étaient pas Parisiens
pour rien. Îls comprirent tout de suite que sous
la fable ridicule que je leur débitais devait se ca-
cher « quelque gros mystère. » Mais avec une
discrétion dont je leur saurai toujours gré, 1ls ne
firent pas les étonnés, ne sourirent même pas, et
se mirent de suite en campagne. Une heure plus
tard ils vinrent me retrouver au Grand Hôtel et
me rendirent compte du résultat de leur mission.
Le prince s'était montré à la hauteur des événe-
mens. Îl avait parfaitement compris «l'affaire ».
Il m’attendait chezlui, dans son jardin. Je n'avais
qu’à venir, et... ]j' y vins.
Mais il paraît que j'avais fait quelque faux cal-
cul dans mon appréciation de la logique qui gou-
verné les choses humaines, car au moment où, le
fer en main, Je me disais : « Je vaisle tuer ! je le
tue! » le maudit prince fit un écart, puis, se glis-
296 LA COMTESSE DE CHALIS
sant comme une vipère sous mon bras tendu, me
traversa le haut du corps de part en part.
D
LXX VIII
Je ne me rappelle presque ricn de ce qui se
passa pendant la semaine qui suivit mon duel.
Mes témoins m’avaient fait transporter au Grand
Hôtel. Ils venaient me voir chaque jour. Une
vieille femme me gardait. Le médecin qui me
soignait ne manifestait que peu d'inquiétude. ll
ne cessait de me répéter que ma blessure, quoique
grave, ne lui paraissait pas offrir de danger,
qu’aucun organe essentiel à la vie n’était attaqué,
mais que j'avais besoin de grands ménagements
et qu’il fallait surtout ne pas parler. Le dixième
jour je pouvais déjà rester assis sur mon lit, Ma
garde, ce jour-là, m'ayant demandé la permis-
sion de s’absenter pendant quelques heures, j'é-
tais demeuré seul et je méditais douloureusement
sur ma mésaventure, quand ma porte s’ouvrit,
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 297
et Gretchen parut sur le seuil. Voyant qu'il n’y
avait personne auprès de moi, elle se retourna,
et une femme vêtue de noir el voilée se montra
derrière elle. Cette femme s'avança, puis tout à
coup elle fit un signe, et Greichen se retira dans le
corridor en fermant la porte. Alors, d'un geste
brusque, la femme souleva son voile, puis en
pleurant elle se précipita sur moi. Je reconnus
madame de Chalis.
Elle ne me laissa même pas le temps d’articu-
ler une syllabe. Elle m'avait jeté les bras au cou
et elle m’étreignait doucement :
— Ne dites rien! murmurait-elle d’une voix
tendre: Ce que vous pourriez dire de plus cruel
ne serail rien auprès de ce que je me reproche
depuis une heure. Ce n’est que ce matin que j'ai
appris ‘cet horrible duel. Vos témoins avaient
fait en sorte que les journaux n’en parlassent pas.
Mais Titiane n’a pu retenir sa langue. Ah! quel
coup! quelle douleur! quels remords! Du sang
pour moi! voire vie exposée à cause de moi! Et
moi, je m'étais montrée atroce envers vous. Par-
17.
298 LA COMTESSE DE CHALIS
donnez-moi, je vous en supplie! Je me fais hor-
reur à moi-même |
À deux genoux, par terre, elle sanglotait, la
face cachée dans mes draps. Et moi j'avais la
main plongée dans ses cheveux. Je ne trouvais
rien à répondre.
Elle se releva tout à coup, et regardant tout au-
tour d’elle,
— Êtes-vous bien ici, au moins? Ne vous
manque-t-il rien? Qui vous soigne?... Hélas!
pauvre garçon, vous ne possédez rien!
— Si! lui dis-je. Il me reste deux mille francs
de la vente de mon mobilier
— Mais cette blessure, où en est-elle?
— Elle se cicatrise. J'espère pouvoir sortir
dans un mois. |
Elle avait enlevé ses gants. Elle me mit la
main sur la bouche.
— Ne parlez pas. On nous a dit en bas qu'il
vous était défendu de parler.
Et comme j'écartais sa main, elle se rejeta sur
moi avec un doux emportement :
OU LES MŒURS DU JOUR. 249
—-Mais tais-toi donc! s’écriait-elle. Jet’aimel …
je n’ai jamais aimé que toi !.…. Je sais tout ce que
tu peux dire. c’est inutile! Tais-toi!
Je parvins cependant à lui faire comprendre
que mon état n’était pas assez grave pour m’em-
pêcher de prononcer quelques mots à demi-voix.
Elle s'était assise tout contre mon lit, me tenant
la man et me regardant avec tendresse.
— À quoi bon me tromper encore? lui de-
mandai-je. Pourquoi me dire que vous m’aimez?
Ce n’est que de la pitié que je vous inspire. Le
prince.
Elle m'interrompit avec violence.
— Est-ce qu’il existe, ce Titiane! Est-ce que
c’est un homme, cela! C’est un pastiche d’homme!
un bouffon qu’on peut recevoir pour s’en amu-
ser.…
Je lui dis, avec amertume :
— Un bouffon! vous l’avez aimé!
— Àimé? jamais! fit-elle.
Je repris : |
— Un bouffon qui vous a frappée!
300 LA COMTESSE DE CHALIS
— Pour cela, c'est ma faute! Je lui avais jeté
son collier à la figure.
— Mais pourquoi le receviez-vous ?
— Î] me montrait tant d’attachement!... Ah!
il est bien puni en ce moment! Tout à l'heure
il pleurait, se traînait à mes pieds. Il parlait de
se tuer! Qu'il se tue!... Votre sang versé! je
J'ai chassé !
— Vous lui avez déjà pardonné une fois.
— Îl ne vous avait pas blessé.
— Et vous avez fait plus que de lui pardon-
ner, VOUS...
Elle me mit de nouveau la main sur la bouche.
— Ne me parlez donc pas de lui, dit-elle en
pleurant.
_ Puis ,essuyant ses yeux avec un geste de colère:
— Quand je vous dis que je l'exèere !
Tout cela me troublait ; je lui dis:
— Ainsi, vous ne le verrez plus?
— Jamais! ... J'en ai assez d’ailleurs de cette
existance abrutissante! Si vous saviez que de
reproches je me fais! comme je me méprise et
OU LES MŒURS DU JOUR. 501
me déteste! Comme ils sont vides, ces plaisirs!
Quel néant! toujours la même chose!... Ah!
quand je pense que j'avais tout ce qu'il fallait
pour être heureuse! Quels bons conseils vous me
donniez! Et j'en ai si peu profité! Ingrate que
J'étais! je vous en voulais de ces conseils!
‘Que répondre? Tout cela était si cruellement
senti, si imprévu! Cependant j'avais pris une
résolution, et 1} me fallait Faccomplir.
— Je vous pardonne tout, lui dis-je. À votre
tour, pardonnez-moi ce qu'il y eut souvent d’a-
mer dans mes reproches. Je n'eus jamais d’autre
souci que celui de votre bonheur, Hélas! nous
ne pouvions être heureux ensemble! Il y a entre
nous une pensée qui souille toutes choses. Votre
mari est un remords pour moi. Îl doit en être
un pour vous-même. Voilà que je me mets encore
à prêcher, direz-vous? Pardonnez-moi. J’ai vu la
mort de près. Ge doit être affreux de mourir avec
une conscience bourrelée! Ce que nous avons fait,
tous les hommes le font, il est vrai, et que de
femmes!... trop de femmes!... Cela ne saurait
302 LA COMTESSE DE CHALIS
être une excuse. Croyez-le bien, je vous donne en
ce moment la plus grande preuve d'affection que
je puisse vous donner, car je vous aime encore,
je vous aime comme au premier jour, et, devant
la douleur que vous me montrez, c’est une chose
cruelle que de parler de séparation. Votre in-
térêt m’y force. Tout nous sépare : votre mari,
nos consciences. Nous ne pouvons supprimer ce
qui à été. Tâchons de le racheter. Qu’une chose
élevée demeure entre nous!... Il est beau de se
vaincre... Que ne l’avons-nous fait plus tôt!…
Je m'évanouis. L’effort que j'avais fait pour
parler venait de rouvrir ma blessure. Ma poitrine
était inondée de sang quand je rouvris les yeux.
La comtesse et Gretchen essayaient d’arrêter ce
sang avec leurs mouchoirs. Je leur montrai de
quelle manière il fallait s’y prendre pour tam-
ponner la plaie et la bander. Quand ce fut fait,
pendant que Gretchen me bassinait les tempes
avec du vinaigre, madame de Chalis regardait
ses mains avec épouvante. Ses belles mains étaient
littéralement teintes de sang jusqu'aux poignets.
1
OU LES MŒURS DU JOUR. 305
Le médecin survint inopinément pendant qu’elle
les lavait. C'était l'heure de sa visite. Je fis un
cri en le voyant. Mais madame de Chalis, quoi-
qu’il fût connu d'elle, ne détourna même pas le
visage. Le docteur, stupéfait d’abord, prit les
choses en homme du monde. 1] salua vagucment,
comme si c'était la première fois qu'il se trouvât
en présence de la comtesse, puis s'avança vers
moi et me donna ses soins. Quand 1l sortit, ma-
dame de Chalis s’entretint un moment avec lui
dans le corridor. Elle rentra, dit quelques mots
en allemand à Gretchen, puis elle m’embrassa
longuement et partit enfin.
LXXIX
Gretchen demeura près de moi jusqu’au soir,
et je la revis tous les jours.
— Madame la comtesse ne vient pas, me di-
sait-elle, parce que le médecin pense que sa vue
vous ferait du mal.
304 LA COMTESSE DE CHALIS
— Que fait-elle?
— Elle pleure.
— Qui voit-elle?
— Personne.
— Le prince? |
— Il est venu deux fois; on ne l’a pas
reçu.
La persistance de mon adversaire m'inquit-
tait. Chaque jour j’adressais à Gretchen les mêmes
questions. Elle me faisait invariablement les
mêmes réponses.
Cependant j'étais en pleine voie de guérison.
Le vingtième jour je pus me promener à travers
ma chambre, Madame de Chalis revint ce jour-là.
Je la trouvai pâlie, affreusement triste. Elle me
serrait les mains, les baisait avec une ferveur en-
fantine, soupirait.
— Il ne faut plus venir, lui dis-je. Vous pour-
riez être rencontrée. Get hôtel est un lieu public
que plus de mille personnes traversent chaque
jour. Pourquoi vous compromettre? et surloul
au moment où nous allons être séparés?
OU LES MŒURS DU JOUR. 209
— Laissez-moi jouir en paix d’un reste de
bonheur, me répondit-elle.
Peu après elle reprit :
— Vous avez l'intention de retourner auprès
de votre père, n'est-ce pas?
— Oui.
— Et moi, que me conseillez-vous de faire ?
— Je vous conseille de rejoindre votre mari
avec vos enfants. Si, désormais, le comte et vous,
vous ne pouvez plus être que des étrangers l’un
pour l’autre, rien au monde ne vous empêche de
vous soumettre aux convenances, en résidant
_ toujours sous le même toit. Ce qui prime toutes
choses à mes yeux, ce qui doit tout primer aux
vôtres, c’est l’intérêt de vos enfants. Votre sauve-
garde est en eux. Si vous ni’êles pas convaincue
de cette vérité, quelque jour, ce misérable prince
que vous détestez maintenant, vous lui pardon-
rez peul-être encore. Il vous perdra. Cet homme
veut vous perdre! il est votre mauvais gémie!
— Oh! me perdre! fit-elle avec un air de
défi, cela serait possible si j'étais une petite bour-
306 LA COMTESSE DE CHALIS
geoise!.. Mais, dans ma position... on nous
pardonne tout, à nous autres.
Elle s'était levée, disant cela, avait mis son
chapeau, et se disposait à partir.
— Quand irez-vous retrouver le comte? lui
dis-je.
— Quand vous serez tout à fait guéri.
Nous étions tous deux sur le seuil, Elle s'était
retournée pour me tendre la main. Tout à coup
elle me regarda
Et alors, refermant violemment la porte, elle
se jeta contre mon cœur, avec un désespoir fa-
rouche :
— Tu ne comprends donc pas? Je ne peux
pas te quitter! me dit-elle. Ma seule sauvegarde...
c'est toi! |
LXXX
Je revis chaque jour la comtesse pendant une
semaine, et chaque jour — plus étroitement
OU LES MŒURS DU JOUR. 307
réengagé que jamais — Je l’interrogeai, je la
suppliai de parler; elle ne me dit rien. Elle
semblait avoir dans l’âme quelque chose d’horri-
ble que ma présence seule pouvait atténuer. Elle
passait la plus grande partie de son temps au-
près de moi. Elle ne savait comment me quitter.
L'idée de se retrouver chez elle lui faisait peur. -
Je lui proposai de reprendre mes fonctions au-
près de ses enfants. Elle me répondit que « rien
ne pressait, qu’elle verrait plus tard. » Je lui.
demandai quelles étaient ses intentions au « su-
Jet de son mari. » Elle se contenta de hausser les
épaules. Nous vivions tous deux dans un état d’ir-
résolution et de combat intérieur dont il me se-
rait impossible de rendre compte. J'ignorais de la
manière la plus absolue, aussi bien ce qu’elle
voulait faire de moi que d'elle-même. Un jour
son départ était décidé : Gretchen m’annonçait
qu’on faisait les malles à l’hôtel et que le cour-
rier avait reçu l’ordre de se tenir prêt ; alors Je
me fortifiais de nouveau dans ma résolution et je
faisais, de mon côté, mes derniers préparatifs.
308 LA COMTESSE DE CHALIS
Le lendemain tout était changé : la comtesse
avait fait rentrer ses fourgons sous la remise, et
Gretchen soupirait avec tristesse. Quand je pres-
sais par trop madame de GChalis de me dire «ce
qu’il y avait, » elle se mettait parfois à pâlr,
parfois aussi elle me regardait avec un mauvais
sourire. Si je parlais du prince, elle s’irritait.
Mais elle ne confessait rien, et Gretchen, à qui
elle avait fait la leçon sans doute, élait aussi
- muette qu’elle-même.
Cet état d’indécision, qui nous faisait ressem-
bler tous deux à de malheureux naufragés que
l'Océan ballotte au caprice de ses vagues sur une
barque sans gouvernail, ne pouvait cependant
durer toujours. Je remarquai que, plus j'appro-
chais de la guérison, plus madame de Chalis re-
prenait possession d'elle-même. On aurait ditque
sa soumission et sa tendresse étaient en raison
directe de la gravité de mon état. En même
Gretchen, qui continuait à venir s'informer de
mes nouvelles, devenait de plus en plus triste, el
il aurait fallu que je fusse aveugle pour ne pas
OU LES MŒURS DU JOUR. 309
remarquer les regards de mépris que l’honnête
servante attachait à la dérobée sur sa maîtresse.
Évidemment il se passait quelque chose, et quel-
que chose de très-grave.
Voici comment je découvris ce qui se pas-
sait :
La première fois que le médecin me permit
de sortir, ne sachant où aller, après avoir été
faire une visite à mes témoins, j’eus l’idée de re-
voir encoreune fois «le beau monde, » et je dis au
cocher qui me conduisait de me mener au bois
de Boulogne. Quoique le mois de novembre urât
à sa fin, le temps était doux et clair, et de nom-
breuses voitures circulaient dans l’allée du Lac.
Fatigué de rouler au pas au milieu de toutes ces
voitures, je mis pied à terre à cette place où s’é-
lève, sur une butte artificielle, un abri pour les
cavaliers, espèce de pavillon ouvert de toutes
parts. De là, m’étant assis sur le gazon, je voyais
passer devant moi la cohue bariolée des véhicules.
Je prenais, je l'avoue, unc sorte de plaisir mécani-
910 LA COMTESSE DE CHALIS
que à regarder ce défilé, quand une calèche décou-
verteet fort correctement tenuearriva à mes pieds,
avec ses deux laquais poudrés, ses chevaux impa-
tients et sa caisse évasée peinte en bleu de mer.
Une femme se tenait à demi renversée au fond
de cette calèche, et quoiqu'il n’y eût rien que de
bienséant dans sa contenance et dans son cos-
tume, on sentait cependant à je ne sais quoi d'in-
saisissable, que cette femme n’était point « une
honnête femme. » Tous les passants la regar-
daient et personne ne la saluait.
— Ah! voici la belle Florence! dit une vox
auprès de moi.
Il suffit de ce nom pour éveiller ma curiosité.
Les détails que le prince Titiane m'avait donnés
sur la rencontre de madame de Chalis et de Flo-
rence étaient encore présents à ma mémoire.
Malgré la répulsion que m'inspirait le souvenir
d’une telle rencontre, je voulus woir si l’enthou-
siasme de la comtesse pour la courtisane étail
justifié. Il me faut convenir ici qu’il serait diff:
cile de rencontrer une femme plus étrangement
OU LES MŒURS DU JOUR. 911
— j'allais dire plus mystérieusement — belle que
cette Florence. Une taille admirable, un main-
tien élégant qui rappelait celui de Rachel, une
peau mate qu’éclairaient deux yeux noirs — de
ces yeux éclatants qui, selon l’expression pitto-
resque des Espagnols, « vous font tout le tour de
la tête », — des dents superbes, des cheveux de
Jais, ct une ténébreuse harmonie répandue sur
ces traits fiers, un air de passion inassouvie,
quelque chose d’inquiet, d’anxieux qui se mani-
festait dans le regard et exprimait des aspirations
impatientes : telle m’apparut, dans un fauve
rayon du soleil d'automne, cette femme surnom-
mée «la plus belle des pieuvres ! »
J'étais encore sous l'impression presque péni-
ble de cette apparition, quand les files de voitu-
res s’arrêtèrent tout à coup, et un certain émoi
se manifesla parmi les gardes du bois de Boulo-
gne. On distinguait au loin le piqueur et les pos-
tillons à la livrée de l'Empereur. Presque aussi-
tôt Florence fit un mouvement, et son regard se
détournant alla se fixer sur une femme, seule
512 LA CUNTESSE DE CHALIS
comme elle dans une calèche découverte, qui,
celle-là, stationnait dans la seconde file. Ce fut
avec un certain saisissement de cœur que Je re-
connus en cetle femme madame de Chalis.
Les deux calèches, qui étaient dirigées en sens
inverses, se trouvaient alors roue à roue, desorte
que la courtisane et la grande dame étaient assi-
ses à environ deux mètres de distance et se fai-
saient face. Il élait impossible à quiconque les au-
rait vues dans cette position de s'empêcher de les
comparer l’une à l'autre. Même élégance de
maintien, même distinction de visage. Seulement
l’une, blonde, avec sa chair rosée et ses yeux
bleus, beauté passive, affectait une placidité fémi-
nine ; tandis que l’autre, avec sa figure énergique
et les éclairs de son noir regard, ne cherchait
même pas à dissimuler ce qu'elle était, une
beauté de tempêtes.
Ce qu’il y eut de significatif, ce fut l’expres-
_sion de leur physionomie pendant qu’elles étaient
là, face à face, sous les yeux du monde, si près
Punc de l’autre! et séparécs cependant par L
OU LES MŒURS DU JOUR. 915
plus profond des abîmes : celui des conventions.
La comtesse voulait rester impassible. Mais la
pâleur lui montait aux joues pendant qu’elle te-
nait obstinément les yeux baissés. Quant à Flo-
rence, son regard s'était posé droit sur la com-
esse, et on eût dit qu’il ne pouvait s’en détacher.
Cela ne dura pas une minute. Mais quels orages
furent alors soulevés dans le sein de ces femmes
qui ne pouvaient pas se connaître et ne se con-
naissaient que trop cependant! Les chevaux
des deux équipages, prenant leur élan en même
temps, leur firent faire à toutes deux un mouve-
ment involontaire d’arrière en avant, qui res-
semblait à une inclinaison de tête. En même
temps les yeux de la comtesse se levèrent.
Ceux de Florence n'avaient pas bougé.
LXXXI
Ce premier fait dont je fus témoin — les cir-
constances étant ce qu’elles étaient — ne me pa-
18
914 LA COMTESSE DE CIIALIS
rut trahir rien que de naturel. La courtisane, en
effet, ne pouvait pas ne point avoir conservé
« une certaine curiosité » au sujet de la com-
tesse. De même, la comtesse ayant fait à Florence
l'honneur que j'ai raconté, devait se sentir em-
barrassée de la revoir ainsi en public. Telles
étaient les réflexions qui me venaient à l'esprit
en rentrant chez moi, et que tout autre, à ma
place, n’eût pas manqué de faire. Cependant
quelque chose qui ressemblait à une inquiétude
me restait dans la conscience. Le surlendemain,
second fait! ce jour-là j'avais accepté une invila-
tion à dîner chez l’un de mes témoins. Il demeu-
rait dans le quartier des Champs-Élysées, rue des
Vignes. J'étais alors complétement remis de ma
blessure, Après le dîner on causa de tout ce qui
peut intéresser à Paris des hommes jeunes et de
plaisir. Nous étions en tout huit personnes, ct je
connaissais, au moins de vue, tous les convives.
Le nom de Florence fut nécessairement prononcé
dans la conversation. Comment aurait-il pu n°
pas l'être? Tous ces jeunes gens la connais-
OU LES MŒURS DU JOUR. 315
saient, avaient au moins passé chez elle. Ils m'ap-
prirent que la vente du mobilier de la belle
pieuvre avait eu lieu, qu'elle avait quitté son hô-
tel de l'avenue Matignon ; mais qu’elle ne se rap-
pelait même plus avoir formé « le dessein sau-
grenu de se marier » et de se retirer au bord du
lac de Côme. Les hommes, même les plus graves,
ne se gênent guère aujourd'hui quand ils sont
entre eux. Ce que ceux-ci, dont la gravité était
” bien légère, se permirent de libertés de langage
en parlant des mœurs de Florence ne m’inspira
qu’une profonde tristesse. Toute ma vie j'ai eu
une sorte de culte pour les femmes, et quand —
même la dernière des femmes — tombe, de vice
en vice, jusqu'aux plus dépravants excès, mon
cœur se serre, el Je ne vois pas qu'il y ait là de
quoi rire.
À minuit nous partimes tous.
Je me rappelle parfaitement que le temps
était froid et beau ce soir-là. Je refusai la place
qu'on voulait bien m'offrir dans une voiture. Je
316 LA COMTESSE DE CHALIS
« e
revins donc à pied par l'avenue des Champs-
Élysées. Quand je fus arrivé à l'angle de la rue
de Berry, j'hésitai sur mon chemin; puis, ma-
chinalement, j'entrai dans cette rue. À quoi Je
pensais, je l’ignore. Sans doute à la comtesse.
Le fait est que j'allais comme une personne qui
rêve, car au moment où Je me trouvais devant la
porte d’un hôtel situé vers le milieu de la rue,
J'entendis tout à coup une voix emportée qui me
criai :
— Gare!
Et j'avais à peine eu le temps de faire un pas
de retraite, qu'un coupé, arrivant du boulevard
Haussmann, franchissait lestement le seuil de
la porte, et que les deux battants de celte porte
retombaient bruyamment derrière lui.
Pour moi, j'étais resté en place, stupéfail,
hagard!
Ce qui causait ma stupéfaction, c’est que
j'avais cru reconnaître le coupé du prince Titiane!
C’est que j'avais cru reconnaître dans ce coupé,
OU LES MŒURS DU JOUR. 517
si vite qu’il eût passé devant mes yeux, le prince
Titiane et la comtesse de Chalis.
Quand je dis: « javais cru,» je me sers de
l'expression rigoureusement exacte, car au bout
d’une seconde la chose me paraissait tellement
invraisemblable, que je n’y croyais plus. J'avais
mal distingué la femme : elle tournait la têle du
côté opposé au mien, et c'était seulement à je ne
sais quoi dans la disposition de ses cheveux, qu'il
m'avait semblé. trouver une certaine ressem-
blance entre elle et la comtesse. Quant à l’homme,
il était de petite taille, j'en étais certain! il
n'avait pas de barbe, je l’aurais juré! Mais si
j'avais bien vu, si madame de Chalis, après tout
ce qu'elle avait dit et fait, et montré de remords,
de douleur, de passion à la suite de mon duel,
avait pu tomber assez bas devant elle-même pour
revoir mon adversaire... qu’allaient-ils faire tous
deux dans cette maison inconnue? à cette
heure?... et que signifiaient les regards de mé-
pris de Gretchen !
18.
318 LA COMTESSE DE CHALIS
Le prince ne demeurait pas rue de Berry; 1l
logeait rue Saint-Florentin. Cela, je le savais,
j'avais versé mon sang pour le savoir.
Qui alors ?.…
Je traversai la rue, je regardai : un grand
mur blanc, percé d’une porte, laquelle était ri-
goureusement close. Pas de fenêtre, pas de lu-
mières. L'hôtel, situé au fond de la cour, était
très-bas de façade; car c’est à peine si j’apercevais
le sommet de ses cheminées au-dessus de la crête
du mur.
Mais étaient-ce bien eux? N’étais-je pas en œ
moment dans la piteusesituation du chasseur qui
se fatigue à suivre une fausse piste? J’allais
reprendre mon chemin, quand une voiture s’ar-
rêta devant la porte. Un homme descendit de
cette voiture, sonna, entra, puis s’en alla, après
avoir échangé quelques mots avec le concierge.
Évidemment on lui avait dit « que les maîtres
étaient sortis, » ou bien... « qu'ils ne recevaient
pas. » La voiture partit, emportant l’homme.
Et ce maudit coupéqui ne bougeait pas de la cour!
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 319
que j'avais aperçu par la porte entr’ouverte!….
Quel secret se cachait done là?... Autre voiture
au bout d'un quart d'heure. Encore un homme
qui descend, sonne, parlemente, et repart d’un
air mécontent.
de réfléchis alors que je n’avais qu’un seul
moyen de me délivrer d'incertitude : c'était d’at-
tendre dans la rue que le coupé sortit, dussé-je
attendre toute la nuit ! Je verrais bien alors si je
m'étais trompé, si la comtesse. Cela me faisait
tant de mal de penser que je me refusais à penser.
Je n'étais pas seulement jaloux —- je ne sais
même pas si J'étais jaloux — je me sentais par-
dessus tout... inquiet! J'étais dans la position
d’un homme — même brave — quientend dans
la nuit quelque bruit effrayant. dont il lui
est absolument impossible de se rendre compte.
Plus il écoute, plus il doute. Et puis la jalousie
s’éveillait, et peu à peuelledominait l'inquiétude.
Ce Titiane! cet avorton ! cet être grimaçant, par-
fumé, aux joues couleur de cendre! épuisé à
320 - LA COMTESSE DE CIHALIS
vingt-deux ans! ce corrompu, toujours décolleté
comme une femme‘... l'horreur qu’il m'inspi-
rait!... la haine que j’éprouvais pour lui!
Vingt-deux ans ! me disais-je ; plus pourri qu'un
cadavre! et soixante millions de fortune!
Trois heures sonnèrent à je ne sais quelle hor-
loge des environs. I] y avait déjà trois heures que
J'étais là. La rue était toute noire. Il gelait. de
boutonnai mon palelot. Je me croisai les bras sur
la poitrine. Je m’adossai au mur de la maison qui
faisait face à l'hôtel. J'étais las de marcher. Fat-
tendis.
De temps à autre je me disais :
— Si je m'étais trompé!
L’idée ne me vint pas de sonner à cette porte,
d'interroger le portier, pour faire cesser mon
incertitude, Ën de pareils moments on ne songe
jamais à rien.
Enfin, quatre heures!... Les deux battants de
la porte s’ouvrirent en dedans, sans aucun bruit,
OU LES MŒURS DU JOUR. 321
comme si l’immonde mystère qui allait sortir
avait eu peur... ou honte. J'avançai. À gauche
de la cour, sous la marquise, le coupé station-
nait. Une femme encapuchonnée se coula de-
dans, puis un homme. La portière se referma.
Le coupé roula, passa.
Oh! cette fois, c'était bien eux! car, me re-
connaissant, ils se jetèrent en arrière, d’un
même mouvement de terreur. Je voulus m'élan-
cer aux brides... Hélas! ce n'était pas à moi de
les punir.
Alors je vis un homme, à moitié endormi,
qui poussait pesamment de l’épaule un des bat-
tants de la porte cochère. Je m’approchai. Je lui
mis un louis dans la main. Ï] avait fait un mou-
vement de cramie en m’apercevant. Maintenant,
il me regardait d’un air hébété. Je lui dis :
— Quel est le nom de la personne qui do-
meure 1CI ?
Ilme répondit en bâillant :
— Madame Florence.
392 LA COMTESSE DE CHALIS
Cinq heures plus tard j'avais payé ma note au
Grand Hôtel, et, sans même que l’idée me vint
de voir personne, sans même écrire un mol à
âme qui vive, Je prenais place dans l’express de
: Nantes.
J'arrivai dans ma ville natale le même soir,
vers les six heures.
LXXXII
Mon père me reçut affectueusement. Il me tint
longtemps embrassé, pleurant sur mon épaule.
Il ne me parla pas de la comtesse. Il ne me de-
manda même pas si J'avais tenu mon serment.
Je revenais : pour Jui c'était tout ! Et comme ces
soldats qu'on accueille avec d’autant plus de joie
dans leurs familles qu'ils reparaissent à la suite
d’une plus longue guerre, je me voyais, — in-
digne! — d'autant plus choyé et fêté qu’on avait
désespéré de me revoir.
OU LES MŒURS DU JOUR. 323
Pendant deux mois je ne dis rien, Je ne fis
rien, rien que d'errer de côté et d'autre, cher-
chant partout des distractions que je nc rencon-
trais nulle part. Je sortais le matin. Je m'en allais
me perdre dans la foule qui s’agitait aux travaux
du port. Mon instinct me disait qu'il ne pouvait
être de spectacle plus salubre pour une âme ma-
Jade que celui des hommes occupés. Je voulais me
guérir, oublier. Dans le but d'épurer mon ima-
gination salic, je recherchais avidement le con-
tact des choses viriles. Ces hommes de la mer qui
luttent chaque jour, ils m’attiraient. Le soir, je
rentrais harassé. Je ne dormais pas. C’était la
huit surtout que m'assiégeaient les fantômes de
ma vie passée, et que, pour les chasser, je m’é-
puisais en vains efforts. |
Ce qui surtout causait mon accablement, c’é-
lait l’idée qu'il avait suffi d'une femme pour
anéantir les nobles résolutions de ma jeunesse,
« N’avoir jamais pu la quitter! M'être traîné,
deux ans, dans cette fange de tromperie qui se
nomme adultère! Avoir tout toléré, tout avalé,
524 LA COMTESSE DE CHALIS
tout, jusqu’à la présence de ce Titiane, qui
devait battre cette femme et la faire descendre
_ au niveau des prostituées ! » Je me sentais froissé
dans tous mes sentiments, dans toutes mes pu-
deurs, dans ma passion, dans les convictions
qui, jusqu'alors, avaient été la loi de ma vie.
Je ne cherchais même pas à m’abuser : j'avais
Joué le rôle le plus. sot en essayant de relever
l’âme d’une telle femme.
Et comme j'avais réussi !…
Si l’on veut réfléchir à la situation de con-
science dans laquelle me plaçaient les confidences
du comte de Chalis, confidences que j'avais
trahies ! et si l’on veut, de plus, se souvenir de la
promesse que je lui avais faite, promesse que je
ne pouvais tenir ! et si l’on ajoute à cela ce qui
s'était passé depuis son départ, on comprendra
que le seul sentiment que je pusse avoir pour
moi-même, comme pour toutes choses, fût celui
de la répulsion.
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 325
LXXXIII
__ J'en étais arrivé à ce point d’irascibilité, que
je ne pouvais même plus entendre prononcer le
nom de Paris; que le moindre ressouvenir du
monde, l’image du luxe la plus atténuée, l’allu-
sion la plus légère à l’existence que j'avais menée,
me causaient de violents accès de colère. Je vivais
d'une vie de fatigues et d’ascétiques rèveries.
J'affectais de ne prendre aucun soin de ma per-
sonne. Il y avait du moins quelque chose de mâle
dans ma rusticité forcée.
Mon père voyait cela. Il ne me disait rien.
Peut-être songeait-il qu'il est des maladies qu’on
ne guérit qu'en exagérant leur principe. Un soir,
pourtant, comme je venais de faire une longue
course, 1l me pria de me hâter de changer de
toilette, parce qu'il avait, ajouta-t-il, invité à
dîner quelques amis. Une demi-heure plus tard,
entrant dans le salon, et Dieu merci ! j'étais alors
19
326 LA COMTESSE DE CHALIS
convenablement vêtu, j'éprouvai la plus singu-
lière surprise. Deux dames étaient assises auprès
de mon père. Et la plus jeune n’était autre que
cette modeste Jeune fille qui, deux années aupara-
vant, m'avait été offerte comme épouse : — Marie.
Elle se leva pour répondre à mon salut. Elle
avait toujours cet air virginal qui autrefois m'’a-
vait tant charmé. Mais elle était extrêmement
triste. Moi qui pensais qu’elle devait être mariée
depuis longtemps, en l’abordant, non sans un
serrement de cœur, Je baibutiai :
— Madame.
Mais mon père, souriant avec bonhomie :
— Pourquoi l’appelles-tu madame? me dit-il.
Elle n’est encore que demoiselle.
Je réfléchis alors que j'avais à me bien tenir.
LXXXIV
J'étais placé auprès d’elle à table. Quoique
j'eusse formé la résolution de ne plus m'occuper
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 927
jamais d'aucune femme, je ne pouvais cependant
me soustraire complétement au charme qui se
dégageait de sa personne. J'écoutais sa voix pure,
mélodieusement timbrée. Son costume me parut
d'une simplicité de quakeresse. Je remarquai
qu'elle avait, comme par le passé, les mains lé-
gèrement colorées de la jeunesse et de la santé.
Pas un bijou.-Ses bruns cheveux, pour tout orne-
ment, sur sa tête pensive, Un corsage sévère et
des lèvres immaculées. ,
LXXXV
La fréquentation de cette sage fille contribua,
autant au moins que mes efforts, à me faire re-
trouver un péu d’assiette, Néanmoins j'étais tou-
jours dévoré d’inquiétudes. La seule idée de ce
qui devait se passer « là-bas » depuis mon départ
me donnait le vertige. C’est ainsi qu’un mois
s'écoula. Chaque soir nous nous retrouvions en-
semble. On se séparait à dix heures. Moi, j'étais
328 LA COMTESSE DE CIALIS
toujours anxieux, amer. Marie était toujourstriste.
Mon père seul était heureux.
LXXXVI
Ï me prit un soir dans sa chambre. J'avais été
presque résigné ce soir-là. Il mé‘dit de m’as-
seoir, et s’asseyant en face de moi :
— Eh bien! fit-1l. «
Moi, je dis :
— Qu’y a-t-il ?
— Je vois que tu reprends goût à la vie. Marie
‘a fait ce prodige.
Je détournai la tête, mais mon père se mit à
rire.
Il dit :
— L'épouseras-tu mamtenant ?
Sur ces mots, je sentis la rougeur me monter
au front : |
— Quoi! mon père, vous supposez que je vais
offrir les cendres d’un cœur à cette angélique
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 929
jeune fille? Il faut que vous ayez bien peu de souci
de son bonheur!
— Tu pousses trop loin le scrupule, répondit
mon père. Bien des hommes ont plus ou moins
passé par tes aventures. Cela n'empêche pas cer:
tains d’entre eux de faire d'excellents maris.
— Îl n’en est pas un de ceux-là qui soit digne
de Marie.
Mon père se leva. Il fit quelques tours dans la
chambre; puis, fronçant les sourcils, et revenant
s'asseoir en face de moi:
— N’en parlons donc plus, me dit-il. Peut-être
bien y a-t-il quelque raison dans l’exagération de
ta délicatesse. Mais je ne pense pas que tu aies
l’intention de mener plus longtemps la vie que tu
mènes. Cette existence. elle cst coupable! car
elle est pleine d’absurde amertume, et, de plus,
elle est désœuvrée !
Je balbutiaï :
— Que voulez-vous que je devienne?.…
— Ce n’est pas une réponse, cela ! fit mon père
avec sécheresse. C’est à toi, à toi seul, de savoir
950 LA COMTESSE DE CHALIS
de quelle façon tu dois remplir le premier de tes
devoirs : celui de servir ton pays.
— Hélas ! mon père. Dieu m'est témoin que
je voudrais me vouer à une si belle tâche. Mais.
notre malheureux pays... comment aujourd’hui
le servir? |
— Je ne te comprends pas, répondit mon
père.
— Je veux dire que, malgré le profond décou-
ragement où m'ont jeté ce que vous appelez
« mes aventures, » je m’estimerais heureux de
consacrer mon existence au triomphe de quelque
grande cause. Mais je suis sans courage devant
des causes sans issue. Pendant que vous-étiez ici,
vous confinant dans les grandioses souvenirs de
votre jeunesse, moi, je me débattais dans le
bourbier de la société moderne. Cette société est
perdue.
— Par la morbleu! fit le marin en se levant,
si tout autre que toi s’avisait de me débiter ces
impertinentes sornettes, je le ferais passer par ma
fenêtre !
OU LES MŒURS DU JOUR. 331
— Veuillez me pardonner, mon père...
Mais, pour la première fois de sa vie peut-être,
il se laissait dominer par la colère.
— Parle, fit-11. Et que ce soit une fois pour
toutes ! Et dis-moi tout.
Alors, je dis :
— Jamais la dépravation morale a-t-elle été si
grande ? Ayez de la fortune, on ne vous deman-
dera pas d'où elle provient. « Enrichissez-vous !
nous dit-on — honnêtement si vous pouvez —
mais surtout enrichissez-vous ! C’est la grande
affaire. » Jamais les caractères ont-ils été plus
abaissés ? Depuis trente ans, que de casaques trois
fois retournées! Les riches, comment vivent-
ils ?... Ah! moi aussi j’ai aimé le luxe, la grande
vie ! C’est que je n’en soupçonnais pas les turpi-
tudes. Le pire effet du luxe, c’est qu’il amortit
toute passion. Il n’est plus aujourd’hui de pas-
sion, nulle part! Les hommes ne connaissent que
l'amour vénal. Aussi le plus aimant, dans Popi-
nion de tous, c’est celui qui paye le plus. L’in-
différence dans les relations qui, par leur nature
332 LA COMTESSE DE CHALIS
même, s’y prêtent le moins, est une chose déplo-
rable. Supposez-vous que cette indifférence n’ait
pas de contre-coup? Ah! quelle erreur! mon
père ! Quant à moi, je le sens jusqu’au plus pro-
fond des entrailles : il ne peut aimer sa patrie le
peuple qui n’a plus-le culte des femmes.
Mon père, en entendant cela, leva les yeux, et
un frémissement courut sur ses lèvres.
— Va toujours, me dit-il ; je répondrai quand
tu auras fini.
— Je vous parlais des femmes, continuai-je ;
savez-vous où elles en sont ?
Ici, je m’arrêtai. L’horrible souvenir m'étrei-
gnait le cœur. Je repris cependant :
— Je ne vous dirai rien des vices de quelques-
unes... leur ignorance me suffira. Gette 1gno-
rance est telle qu’on en fait un sujet de risée dans
toute l'Europe. Comment maintenant pourraient-
elles, ne s'occupant que de toilettes et de fadai-
ses, exercer la moindre influence sur l'esprit des
hommes ? Elles n’en exercent aucune, croyez-le.
Que faut-il, au surplus, aux nations vieilles ?
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 999
Des fétiches, des amuseurs. Nous avons tout cela.
Nous nous en contentons.
— Va toujours ! répéta mon père.
— Je m'en vais donc alors vous dire quelques
mots de politique. Un état de marasme engour-
dit la presse. Les carrières sont partout barrées
à l’indépendance. On veut avoir des serviteurs et
l’on rebute ses amis. Les amis ne sont pas de ces
complaisants qui, plutôt que de vous attrister
par des vérités peu flalteuses, vous pousseraient
du souffle vers l’abîme. Les vrais amis sont
âpres. Ils ont la flatterie en haine et la platitude
en mépris. Îls croient vous honorer en vous di-
sant : « Vous avez tort ! » Que fait-on de ceux-là?
On fait des ennemis.
Mon père marchait à grands pas, ayant peine
à se contenir. Mais moi, j'étais en train de sou-
lager mon âme. Il me semblait revivre. Je re-
pris :
— Indifférence ! tel est le symptôme effrayant
d’une horrible crise. Chacun est gai, serein;
chacun dit : Jouissons ! mais chacun enfouit son
49.
904 LA COMTESSE DE CHALIS
or dans les caves de la Banque de France. Et
tout le monde se regarde, attendant... un je
ne sais quoi. C’est que, non-seulement nous n’a-
vons plus la pureté, mais nous avons encore
moins la virilité dans les mœurs. La virilité ne
consiste pas seulement à affronter la mort sur un
champ de guerre. Tous les peuples ont fait cela !
même les plus pourris! La virilité, c’est chaque
jour, toute la vie, faire deux parts de son temps:
la première pour sa famille, la seconde pour la
société. Ce n’est pas amusant peut-être; mais
c'est à cette seule condition qu'on devient et de-
meure un peuple. Un peuple n’a pas le droit d’a-
bandonner ses destinées. S’il les abdique, il est
coupable, 1l lèse sa postérité. Il faut que, con-
stamment, il se gouverne, s'administre, veille
lui-même à ses intérêts comme à son honneur,
et qu'on ne puisse pas, par exemple, l’entrainer
malgré lui en des expéditions lointaines, ni dé-
penser de son trésor un sou dont il n’approuve
pas la destination. Mais, pour atteindre ce résul-
à
tat, quelle montagne à soulever ! Deux monta-
OU LES MŒURS DU JOUR. 535
gnes, mon père: se rénover soi-même et récla-
mer la liberté ; et puis, tout faire marcher en-
semble. Les gens qui pensent conquérir nne
liberté durable sans épurer nos mœurs sont des
fous. Les gens qui rêvent de corriger nos mœurs
sans nous rendre la liberté sont des aveugles.
Quels sont les peuples qui ont des mœurs? les
peuples libres ! Et quels sont les peuples sans
mœurs? ce sont les peuples asservis! Tout est
donc à remanier dans le vieil édifice social. On
ne fait pas servir les débris d'un fiacre à Ja con-
struction d’une locomotive. On ne s’avise pas non
plus de construire une locomotive sans fabriquer
des rails pour la faire rouler. Par quelle chose
commencer ? direz-vous. Moi, je dis : par la h-
berté. C’est la liberté seule qui peut régénérer
les mœurs d’un peuple !
— Eh! morbleu! dis-le donc! interrompit
mon père. Mais cette liberté, les peuples la con-
quièrent. Depuis quatre-vingts ans on Ja leur
dispute. Qu'importe! il leur en reste des lam-
beaux entre les mains. Va ! crois-le bien ! nous
336 LA COMTESSE DE CHALIS
pouvons la considérer comme acquise. Ce n’est
plus maintenant une question d'années, c’est une
question de jours, d’heures. Doute de toutes
choses, mon fils, mais ne doute jamais de ton
pays!
En ce moment il avait cent coudées de haut,
le capitaine. Je me jetai sur ses deux mains.
— Ah! mon père, lui dis-je, comme vous
confirmez ce mot d’un homme d'esprit : « Il n'y
a plus de jeunes que les vieux ! »
— Eh non! fit-il, ton homme d'esprit a dit
une bêtise ! Tout ce qui vit est jeune ; il n’y ade
vieux que les morts. Va donc! Tu as pour Loi la
science, c’est-à-dire l’expérience. Travaille à re-
faire nos mœurs. Ta voix serait-elle seule d'a-
bord à se faire entendre, d’autres, plus tard, se
feront l’écho de ta voix. Tu parlais de monta-
gnes tout à l'heure. Le mont Genis en est une bien
grosse. On ne l’a pas moins percé cependant. Et
pour avoir pu le percer, il a fallu qu'un homme
donnât le premier coup de pioche. Sois cet
homme, on s’en souviendra.
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 931
Mais moi, enthousiasmé d’abord par tant de
chaleur, en entendant cela, je me dérobai.
— Hélas ! mon père, lui dis-je, j'aurais pu
l'être il y a trois ans ; aujourd’hui, ce n’est pas
possible. De quel front votre fils viendrait-il par-
ler de vertu ?
— Tu es toujours trop scrupuleux. C’est que
tu es trop orgueilleux, répondit mon père.
Henri IV était-il un homme? Il se mourait de
peur, au feu, les premières fois. Saint Augustin
eut-il le droit de flétrir les mauvaises mœurs?
Quelles avaient été ses mœurs tout d’abord? Ce
n’est point un fait d'hypocrite, ce n’est même
point une chose inutile quand on veut re-
fréner les passions d’autrui, que d’avoir connu
leurs faiblesses. On parle alors de ce qu’on sait.
Et comme le soldat qui raconte « une affaire, »
on prend sur son publie une autorité singulière
quand on peut lui dire :
« J'y étais. »
298 LA CONTESSE DE CHALIS
LXXXVII
1l suffit de cette discussion pour me rendre à
moi-même. J'avais enfin un but! et surtout une
occupation ! Je ne parlerai pas des cours que je
fis à Nantes. Jeme flatte, sans immodestie, qu'ils
furent à la hauteur de l’âme de mes chers Bre-
tons. Je dirai seulement ici pour quelle rison je
ne voulus admettre à ce cours que des femmes.
J'ai la conviction profonde qu’elles nous font tout
ce que nous sommes. Lorsque nous aurons de
vraies femmes, nous aurons de vrais citoyens.
Mais quelle joie! quel bonheur! d’être enfin
parvenu à effacer de mon esprit le souvenir de la
comiesse ! Je pus vivre deux mois sans plus son-
ger à elle que comme en songe, en rêve, aux
malencontres de la journée. Et chaque fois, ce
souvenir. je le surmontai,
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 939
C’étatt, hélas! trop tôt chanter victoire. Un
jour, en sortant de chez moi, je rencontrai quel-
qu’un qui me cherchait. Ce quelqu'un n’était
autre que mon ancien condisciple, le baron
de Montessart. Passant par Nantes pour aller
s’embarquer à Saint-Nazaire — il se rendait en
Amérique — il avait voulu me revoir afin de
causer avec moi du temps passé. Je ne pou-
vais me déterminer à lui parler de madame de
Chalis. Mais je lui demandai des nouvelles des
enfanis.
— Hélas! fit le baron. Pauvres petits !... ne
le saviez-vous pas ? ils n’ont plus de mère.
Moi, je poussai un cri terrible.
— Comment! morte, grand Dieu!
— Je ne dis pas, répliqua-t-1l, qu’elle soit
morte. Mais pour elle, comme pour... les
autres, cela n’en vaudrait peut-être que
mieux !
540 L'A COMTESSE DE CHALIS
LXXXVIII
Nous étions à vingt pas de chez moi. J’en-
traînai le baron, je le fis monter dans. ma cham-
bre, et lorsque nous fûmes là, tous deux seuls et
bien enfermés, je lui dis :
— Je vous en supplie, dites-moi tout.
Le baron ne me cacha rien de ce qu'il savait,
et dans tout ce qu’il me raconta, aucun détail ne
pouvait être mis en doute, car les renseignements
qu'il tenait du comte de. Chalis avaient été de-
puis confirmés et complétés par Gretchen.
Il paraît qu'après mon départ — ma fuite,
devrais-je dire — une nouvelle brouille survint
entre le prince Titiane et la comtesse. Celle-ci,
reprise par ses remords, par la honte de l’exis-
tence qu’elle avait menée, voulait m'écrire, cou-
OU LES MŒURS DU JOUR. 541
rir après moi. La malheureuse femme, ainsi
qu’elle me l’avait dit elle-même, voyait sa sau-
vegarde dans nos relations. Ces relations étaient
coupables, mais elles étaient au moins... avoua-
bles, et c’élait pour cette mortifiante raison
qu'elle m'avait toléré si longtemps près d’elle,
malgré la sujétion que mes éternelles censures
lui imposaient. Elle parlait aussi d’aller retrouver
le comte. Mais elle ne putse décider à rien. Le
prince, malheureusement, trouva le moyen de
la revoir pendant qu’elle se débattait avec ses
irrésolutions. Et personne nese trouvant là pour
l'arracher à sa dégradation morale, au bout
d’une semaine de luttes, d’angoisses, la com-
tesse retomba toutentière au pouvoir du prince
Titiane, |
Alors, pendant trois mois, l'existence de cette
femme, que j'avais connue à Aix si soucieuse de
sa considération, ne fut qu’une lamentable suite
de désordres. On joua chez elle; on y perdit des
sommes énormes. Un mineur s’y ruina et fut ré-
duit à se faire soldat, n’ayant littéralement plus
542 LA COMTESSE DE CIALIS
de quoi vivre. Ge qu'il y eut de plus révoltant,
c'est que pendant le cours de ces trois mois le
prince mena madame de Ghalis plus de dix fois
chez Florence! .…
Les choses cependant commencèrent à s’ébrui-
ter. D'abord quelques personnes seulement en
parlèrent, et à voix basse. La nouvelle circulait,
avec force variantes, dans un petit cercle d’inti-
mes. Ceux-là même qui la racontaient affirmaient
hautement ne pas y croire. « C'était trop fort! et
cette pauvre comtesse était bien à plaiñdre de
se voir diffamée avec tant de noirceur! » On
eut pourtant l’idée d'interroger Florence. Mais
celle-ci était habile et se tint ferme. Elle reçut
la nouvelle en éclatant de rire, affirma ironi-
quement que « rien n’était plus vrai, que cela
la flattait, allait la poser. Elle! une pauvre
fille, la fille d’un menuisier! recevoir. dans
l'intimité, une femme du monde, une grande
dame! » L’attitude de la « fine mouche, » dé-
routa les curieux. Bref, on n’en parla plus, ou,
si l’on en parla, ce fut comme d’une chose
OU LES MŒURS DU JOUR. 545
« pas tropsurprenante. » On disait : « Que vou-
lez-vous! 11 y a aujourd’hui tant de points de
contact entre les deux camps! Ils se trouvent
partout en présence. Bahi quand cela serait
arrivé une fois, qu'est-ce que cela fait? »
Ainsi, On s’y était habitué, à cette idée. Mais
la tache restait sur la comtesse. Elle l’igno-
rait et continuait à vivre comme J'ai dit,
quand, un beau jour, le comte de Chalis arriva
soudain à Paris.
[} arriva la nuit, dans le plus grand secret, et
s’en alla loger dans un petit hôtel de l’île Saint-
Louis. C'était une lettre qui l’avait fait venir. De
qui était cette lettre? De Gretchen? la chose est
fort probable. La femme de chambre n’ignorait
rien de ce qui se passait chez sa maîtresse. Elle
en était arrivée à mépriser celle-ci le plus hai-
neusement du monde; mais les enfants, qu’elle
_ adorait, la retenaient à la maison. Si elle ne m’a-
vait rien confié de ce qu’elle savait, alors que je la
344 LA COMTESSE DE CHALIS
voyais triste, inquiète et ne cessais de l’interro-
ger, c'était sans doute qu'elle craignait d’exposer
ma vie, le prince m’ayant déjà blessé en duel.
Il est probable qu’elle hésita longtemps avant de
se décider à dénoncer sa maîtresse, et que ce fut
l'excès même de l’opprobre de cette dernière qui
l’y détermina. Le baron de Montessart crut pou-
voir m'affirmer que le comte eut, dès son arrivée
à Paris, un entretien secret avec Gretchen. Il se
tint rigoureusement caché pendant le jour, sortit
le soir, employa des agents habiles, dépensa de
très-grosses sommes. Huit jours plus tard il n’i-
gnorait aucun détail de la plus inconcevable des
dépravations. Le baron de Montessart le vit un
soir arriver chez lui. Il était très-tard. Le comte
était effroyablement changé. « On aurait cru
qu'il avait cent ans! » me dit mon condisciple.
Le comte commença par réclamer le secret pour
ce qu’il allait dire. Il ajouta que, s’il avait choisi
le baron, -de préférence à tout autre, pour lui
demander un service, c’était uniquement parce
que de toutes les personnes qui composaient ses
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 545
relations, il lui avait paru l’homme le plus sym-
pathique et le plus sûr. Puis il lui raconta tout ce
qu'il savait.
Le baron ne pouvait en croire ses oreilles.
— Vous venez me prier de vous servir de
témoin, n'est-ce pas? demanda-t-il à M. de
Chalis.
— Non pas! fit l’autre avec tristesse. Un duel,
c’est un éclat. Je ne veux pas d'éclat.
—— Alors, je ne vois pas.
— Voici, reprit le comte: en apprenant la
vérité Je me suis dit d’abord : devant une si ab-
jecte dégradation, que faire?... Se laisser abat-
tre?... Jamais! Fermer les yeux?... Oh! non!
jamais! Se venger ?... Oui. Mais, à une faute
d’une telle espèce, 1l ne faut pas de châtiment
banal ou vulgaire. Et alors donc, pas de duel,
pas de procès. Le châtiment que m’a suggéré ma
conscience aura lieu cette nuit, dans une heure.
Je ne puis vous le révéler. Vous devez supposer
546 LA COMTESSE DE CHALIS
cependant que, quoique mes précautions soient
bien prises, je vais courir un danger quelcon-
que. En effet. Et c’est pourquoi je suis venu
vous trouver. Si demain, par hasard, vous ap-
preniez que je suis tué, donnez-moi votre pa-
role de galant homme que vous .remettrez
cette lettre au procureur impérial. Soyez sans
crainte. Elle sauvegarde l’avenir de mes en-
fants, mais ne fait courir aucun risque à
leur mère. Je raconte ce qui est. Je demande
que madame de Chalis ne soit pas la tutrice de
mes enfants. Voilà tout. Tenez, prenez la lettre.
Lisez-la. oi . ;
Le baron lut la lettre; puis il promit de faire
ce qu'on lui demandait. Îl ne se permit aucune
observation, comprenant que cé serait bien inu-
tile. Le comte partit alors. Il était, dit-il, en
retard.
Cependant, après le départ du comte, le baron
se sentit inquiet. Personne, dans sa position,
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 947
n'aurait eu assez de flegme pour attendre les
nouvelles jusqu’au lendemain. Sans bien se ren-
dre compte de ce qu’il allait faire, mais voulant
cependant, s’il était possible, empêcher quelque
grand malheur, il sortit, monta en voiture et se
fit conduire à l'hôtel de Chalis, avenue de la
Reine-Hortense. Là... personne. Il remonta
dans sa voiture et se rendit rue Saint-Florentin,
chez le prince Titiane... Personne encore. Alors
il alla chez Florence.
Il était deux heures de la nuit quand 1l y ar-
riva.
Tout était en l'air chez « la pieuvre. » Des
gens péroraient sous la porte. Un fiacre station-
nait au fond de la cour, sous la marquise. Le
baron, montant l'escalier, se croisa avec un
cadavre que transportaient des hommes de
police, | |
Il s’'approcha et reconnut, sous la teinte qui
l’empourprait, le visage du prince Titiane.
348 LA COMTESSE DE CHALIS
On lui dit :
— Ï1 a été frappé d’un coup de sang.
Et puis :
— On va le porter chez lui.
Et le corps fut mis dans le fiacre.
Le baron avait le frisson de savoir ce qu'il sa-
_ vait et d’avoir vu cette face sanguinolente.. Il
continua de monter cependant. Pas une âme dans
le vestibule. La porte des appartements était
ouverte. [l entra. Cela lui fit, dit-il, un singulier
effet de voir cette salle à manger dont les lustres
etles torchères allumés ne brûlaient pour per-
sonne ; et de voir aussi, sur la table, les débris
d’un souper, avec tout l’attirail des coupes à vin
de Champagne. |
Il se hâta de traverser les appartements. Tout
était partout en désordre. Mais il n’y rencontra
personne. Vers le fond cependant, derrière la
porte de la chambre à coucher, il entendit des
cris, des gémissements : c'était Florence qui
sc tordait dans les spasmes d’une attaque de
nerfs. |
OÙ LES MŒURS DU JOUR. 349
Elle sauta sur ses pieds en reconnaissant le
baron. Puis elle se laissa tomber dans ses bras,
en recommençant à crier et à sangloter, répan-
dant des ruisseaux de larmes.
Voici ce qui s'était passé :
Il avait suffi au comte de Chalis de débourser
une forte somme d'argent pour devenir le maître
absolu de l’hôtel de la courtisane. Il y arriva à
une heureets”y introduisit par l'escalier de ser-
vice. [l commença par renvoyer les trois domes-
tiques — ces domestiques étaient des femmes —
et il leur défendit de quitter leur chambre, quoi
qu'elles entendissent.
Elles partirent.
Le souper venait de finir. Le comte ne s'arrêta :
ni dans la salle à manger, n1 dans le salon. Il alla
tout droit au boudoir. La porte de ce boudoir était
fermée; mais elle était à deux battants. Il tira
20
350 LA COMTESSE DE CHALIS
doucement les barres : la porte s’auvrit toute
grande.
Il est permis de se figurer ce que dut éprouver
cet honnête homme, ce père, quand il surprit la
mère de ses enfants entre ce misérable et cette
fille! L'indignation sans doute, chez M. de
Chalis, vint tout recouvrir : le dégoût comme la
douleur.
Il ne regarda même pas les femmes, qui
s'étaient dressées en sursaut et se tenaient là,
devant lui, toutes pantelantes. Seulement, il leur
fitun signe, et, obéissant, elles sortirent. Alors
le comte marcha droit à l’homme. L’homme était
encore plus effondré que les femmes.
Le comte, sans lui dire un mot, lui jeta les
deux mains au cou. La victime se débatlit peur.
. Quand elle fut couchée à ses pieds, inanimée, le
comte sortit du boudoir. |
Il trouva les deux femmes blotties dans la
chanbre à coucher. Il mit sur la commode unc
OU LES MŒURS DU JOUR. 551
lasse de billets de banque ; — il y en avait pour
cent mille francs. — Puis, regardant Florence :
— Vous voilà payée, lui dit-il.
Et alors il saisit sa femme sous le bras, la fil
lever, l’entraîina — toujours sans dire un mot,
— la fit monter dans sa voiture. Et, à l’hôtel de
Chalis encore, il ne lui dit rien. Mais il la con-
duisit dans sa chambre et l’enferma à double
tour.
Quand le jour fut venu, le comte rentra dans
cette chambre. Sa femme n'avait pas dormi. En
le voyant, elle se leva du fauteuil où elle était as-
sise.
_— Madame, lui dit le comte, vous avez com-
mis de telles actions que je ne puis me décider
à voir en vous une coupable. Vous n'êtes pas
une femme coupable; vous êtes une femme...
MALADE... Vous entrerez dans une maison de
santé, et vous y passerez le reste de vos jours.
Ce qui fut dit fut fait. La comtesse voulut ré-
352 LA COMTESSE DE CHALIS
sister, mais elle n'avait à choisir qu’entre cette
extrémité et l'horrible scandale d’un jugement en
police correctionnelle. Elle se résigna. Le même
jour, elle entra chez le docteur Blanche. Le
monde la croit folle.
Elle l’est.
À la suite de ce récit, je demeurai pendant
huit jours dans une impossibilité absolue de
penser à rien. J'étais si malheureux de ce que
je savais que, si l’on pouvait mourir de dou-
leur, j'en serais mort. Ce fut mon père qui,
une fois de plus, me rappela à moi-même.
Triste, la conscience accablée, je végétais mi-
sérablement, n’ayant pour toute consolation que
cette 1dée :
« Rien de plus cruel maintenant ne peut m’ar-
river! »
C'était une erreur.
Je reçus, il ya un mois, la lettre suivante du
OU LES MŒURS DU JOUR. 355
comte de Chalis, et je la transcris mot pour
mot :
« Lorsque je vous priai d'épier ma femme, Je
connaissais les relations qui avaient existé entre
elle et vous. Je ne vous révélai les causes de notre
séparation que pour vous édifier sur son carac-
tère. Je ne vous demandai de l’espionner que
pour infliger à votre conscience le déchirement
qui lui était dû. Les motifs que j’avais alors de
cacher à tous les yeux les désordres de ma
femme n'existent plus. Mes deux enfants sont
morts. Moi... la phthisie ne pardonne pas... je
ne serai plus dans quinze jours. Je vous ai jadis
épargné parce que — en dépit de votre adul-
tère — je voyais en vous un honnête homme.
Vous allez me prouver que je ne me suis pas
trompé. Vous publierez, sans rien déguiser ni
rien retrancher, tout ce que vous connaissez de
l'existence de la comtesse de Chalis. Ce sera votre
expiation. Et si, par cet exemple que j'ai fait,
quelqu’une de ces femmes qui ne sont ni épou-
554 LA COMTESSE DE CHALIS, ETC.
ses, ni mères, n1 femmes... péut réfléchir el
s'arrêter à temps dans sa folie, vous et moi nous
aurons du moins accompli quelque chose d’utile :
moi, en vous condamnant à vous faire le justi-
cier de votre inaîtresse; vous, en aidant à ma
justice par votre propre châtiment. »
FIN
Trouville, juin-septembre 1861.
A? f 4 {49
#2 We bi “à J N .
PARIS, — IMP. SIMON RAÇON KT COMP., RUE D'ERFURTH, .